Serge Basso de March raconte « L’envers du sable »

Voilà un titre extraordinaire qui donne d’emblée le “La” à un recueil tout de prose et plein de poésie, qui permet au « sable (qui) s’écoule à l’envers dans le sablier », d’offrir au lecteur en aérienne et mystérieuse syllepse elliptique : « L’envers du sable » ! C’est que les poètes contemporains n’aiment d’instinct pas trop le remplissage ou la pléthore et n’abusent pas des points sur les “i”. Moins c’est donc plus pour Serge Basso et son joli retour arrière de caméra dédié à ses filles : Clara et Lucie... contre l’oubli !?

Au-delà du questionnement de Jean Portante, le préfacier, qui demande au premier niveau : « Serait-ce un sablier retourné qui, comme un compte à rebours intérieur, repart vers le début... ? », l’envers ne dirait-il pas aussi ce sable dont le verre est fait ? Celui du miroir ? Miroir témoin, tout comme le sablier, de l’écoulement du temps, glace où nous voyons à la fois ce que nous sommes et ce que nous fûmes ? Où allons nous et d’où venons nous ? One way ticket, aller simple ? En tout cas pas pour la mémoire et la littérature qui permettent de considérer le fleuve de la vie comme un tout : la famille sempervirente dans le flux des générations. La chronographie s’atténue. Vue d’ensemble du fleuve devenu un tout indivisible. Je pense à cet autre miroir, cette autre image inversée de « L’envers du sable » ; c’est « Le dieu de sable » de Marc Alyn,(1) où l’on peut lire « Ce que la source confie au fleuve afin qu’il le murmure à l’oreille de la mer ». Panoramique, transmission, simultanéité. La poésie transcende le temps. La concordance entre Marc Alyn et Serge Basso n’est pas évidente, mais elle est. Peu importe la direction de l’objectif ! Serge oeuvre-t-il comme Jacques Garneau (cité par Michel Pleau) dans son recueil “Les Petits Espaces” : « Je refais le travail du saumon qui remonte la rivière de sa naissance : je vais à la pêche dans mes propres eaux. » Ses propres eaux... Serge ne les a jamais quittées.

Si « Contre-marges »,(2) le premier recueil de Serge Basso, était d’amour et de présent, ce nouvel ouvrage aère, lui, son passé, voire le passé du passé. Il ouvre aujourd’hui, tout grand, portes et armoires, aère grange, grenier et cuisine d’une famille d’immigrants italiens dont il poursuit, partie constituante, le voyage à cheval d’une frontière évanescente. Né à Verdun, vivant à Longwy, route de Thionville, travaillant à Esch/Alzette, route de Luxembourg, Serge, aujourd’hui directeur de la Kufa,(3) a troqué le train de l’immigrant pour la voiture du frontalier. « La route génère-t-elle la poésie ? », demandais-je dans mon article sur ses « Contre-marges ». J’y écrivis aussi : « ... pour ce “manager” d’affaires, même de culture, le gambit n’est pas évident. Des politiques poètes, c’est fréquent. Les Hugo, Lamartine, José Marti, Aimé Césaire, L. S. Senghor, Gilberto Gil et bien d’autres en sont. Mais un directeur... qui en plein dans les affaires se dévoile poète, au point de nous faire découvrir une âme vulnérable en diable, fallait encore l’inventer... Eh bien, c’est fait. »

Et il a si bien fait, démontra-t-il déjà alors, que le voilà en pleine rebelote. On est aux antipodes du « Familles je vous hais » d’André Gide. Serge Basso, c’est tout le contraire et ne se prive pas de lui affirmer sa tendresse, à sa famille, lui qui brosse en sept petites douzaines de tableautins d’une prose lapidaire toute la poésie rustique du passé, de son propre passé, enfin, du moins dans la mesure de ses affleurements. « C’était le temps des dimanches de farine transfigurés par l’enjeu des mains blanches... », écrit-il, mais aussi « Quand mon père se rasait... » et « La faux dressait son ombre lente aux murs de l’écurie (...) mon père entrait et la posait à ses pieds comme un serpent fidèle... », ou, dans ses rêves d’enfant au préau : « ... Nous avions l’Amazone jusqu’au bout de nos larmes et le Mississipi jusqu’au faite des rires. Rien n’était impossible. Je portais tout l’espoir du monde au fond d’un sac de billes. » Façon pour Serge de paraphraser un fameux proverbe en se souvenant qu’« À coeur d’enfant rien d’impossible ! »

Retour sur terre : « On le voyait de loin, son vélo dessinait la courbe de la route. Mon père arrivait, blanc de chaux, cachant, sous son silence assumé, tous les bruits de l’usine. Il portait à sa traîne ses huit heures de fatigue (...) Géant de poudre et d’or, il s’asseyait à la table, allumait sa gauloise... » Superbe ! Plus vivant et bien plus fort qu’un tableau de Remi Smits ou de Ghitta Caiserman !(4)

Mais nulle part mieux que dans son « tableau » “Alibi ?” (p.54) Serge confirme mon interprétation spéculative (dans tous les sens étymologiques du terme)(5) de son titre, “L’envers du sable”, où il écrit : « L’enfance se cache dans le flou de mon ombre. Je m’inscris en partance sur d’étranges miroirs » et, plus loin : « J’essaie d’être fidèle et j’ouvre ma porte au grand ruban du temps ». Superbement iconoclaste aussi, Serge Basso, ne cite pas seulement les jurons de son père, comme « Dio cane », « Porca Madonna », qui « ... parsemaient sans retenue les divers aléas de sa vie... ». Il fait mieux ; solidaire, il endosse et enfonce le clou avec son humour corrosif : « ... Si j’avais été un chien ou un cochon, j’aurais porté plainte pour diffamation. »

N’ayant cependant été ni l’un ni l’autre, mais un gosse apparemment pas trop cancre qui est tombé peu de temps après sa naissance, à défaut de chaudron, dans un encrier, Serge Basso clôt (enfin, presque) son « L’envers du sable »(6) par la page 93, suite de sa première page en fait. Après avoir expliqué le pourquoi : « J’ai décidé de me regarder à l’envers du sable... », il révèle le comment : « Mon enfance se défaisait un peu au fil du porte-plume (...) je me laissais bercer au ressac des mots bleus qui animaient la page. Je revendiquais l’acte d’écrire pour la caresse de l’encre. Chaque point à la ligne était le doux présage de poèmes à construire... » et, da capo : « Tout est simplement suspendu au stylo qui me cherche... »

Serge Basso a cependant gardé le meilleur pour la fin, et c’est aux pages 94 et 95 que nous trouvons les plus beaux textes de ce recueil, intitulés « Sous un vieux banc de bois » et « L’endroit du sable... » Voilà deux poèmes en prose qui valent à eux seuls – façon de parler – déjà le déplacement. Accord parfait des générations, ils constituent du même coup une merveilleuse ode à la vie. Et c’est ici qu’il retrouve (de ce côté du miroir, s’en doute-t-il seulement ?) « Le dieu de sable », où Marc Alyn affirme qu’« Étreindre le paysage entre ses bras de feuilles est la tremblante vocation de l’arbre »... Généalogique ?

Non, je regrette, amis lecteurs, quoique cela me coûte, cette fois pas d’extrait, pas d’exemple, pas de citation, pas de branche, pas de feuille, pas de pétale, pas d’échantillon ! Toute sélection, fragmentation, amputation de ces lignes serait une trahison à l’authenticité d’un splendide diptyque, dont Serge aimerait – j’en suis certain – vous laisser la découverte.

***

1) Marc Alyn : « Le dieu de sable » Éditions Phi 2006, collection Graphiti, v. mon article dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 14.7.2006.

2) Serge Basso de March : « Contre-marges », Éditions Phi 2006, collection Graphiti, v. mon article dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 7.7.2006.

3) Kulturfabrik, 116 route de Luxembourg, Esch/Alzette.

4) Remi Smits : « Le mangeur de soupe » ; Ghitta Caiserman-Roth : « Ouvrier à table ».

5) notamment specula : lueur d’espoir ; point de vue, lieu d’observation et speculum : miroir.

6) Éditions Phi 2009, collection Graphiti, 97 pages, 15 EUR. Giulio-Enrico Pisani

vendredi 27 mars 2009