Galerie Clairefontaine : »Du Kirchberg au Non-retour« 

Simon Nicholas & Giacomo Costa

Cette fois, dans l’es­pa­ce 1 de la galerie Clairefontaine(1), nous plon­geons de plein pied dans la cité des hommes... et des voitures, des gratte-ciels, places, rues, halls, rassemblements, foules, salons, réceptions, expos et festivités. Artiste britannique qui a étudié à la Bath Academy en 1973-74 et à la Camberwell School of Art de 1974 à 1977,

Simon Nicholas

peint la métropole, plus pa­tiente que frénétique, plus parterre que poulailler, dont il s’inspire bien davantage qu’il ne la dépeint objectivement. Son travail a été décrit par Kevin Jackson dans son catalogue-essai comme un »Manhattan de l’esprit« . Pour ce qui est de l’ambiance, ça col­le, mais son optique, la plupart du temps en plongée et faisant fi de tout ciel, de toute échappée, m’empêche d’évo­quer face à ses toiles cette Rhapsody in Blue de Gershwin que le sujet m’inspirait à priori. En effet, la peinture de Nicholas, absolument fasci­nan­te dans son rendu de l’at­mosphère des fourmilières hu­maines, porte un regard pour le moins étrange sur notre Kirchberg.

Pour vaste, spacieux, voire peu convivial que puisse paraître aujourd’hui ce quartier au Luxembourgeois moy­en peu habitué aux vastités, le Kirchberg, ce micro-Man­hattan, devient sous le pinceau de l’artiste ce qu’il sera sans doute demain : un espace étroit par rapport aux marées humaines et automobiles qui s’y presseront. Parfaitement accoutumé à peindre l’âme des paysages urbains, Nicholas explore avec une rare maestria, qui rappelle aussi bien le talent que la décomposition chromatique impressionniste, l’interaction du contenant urbain et de son contenu humain multicolore et discipliné.

Mais, contrairement aux im­pressionnistes qui mettaient l’individu à l’honneur, l’hu­main de Nicholas est avant tout multitude anonyme, ruche, fourmilière. Même les automobiles, les bus et les ca­mions ont droit à plus d’in­dividualité. Prévoit-il que les moyens de transport se multiplieront moins vite que nous ? Étrange, quand on songe que leur production est bien plus en­couragée (surtout par temps de crise) que celle des humains. Bah, pour l’heure le problème n’est pas là. Pour vous, amis lecteurs, la question est de savoir, si la bonne quarantaine de tableaux de Simon Nicholas vaut le détour par la place Clairefontaine. La réponse est oui, sans hésitation, et ce d’autant plus que, à deux pas de là, au 21 rue du Saint Esprit vous attendent les nouvelles perspectives de

Giacomo Costa.

Ici nous abordons bien entendu un tout autre registre. Cet artiste visionnaire dont je vous ai déjà souvent parlé dans notre bonne vieille Zeitung a su se libérer complète­ment des instruments conventionnels de l’art. Art, qui n’est ni peinture, ni photographie à proprement parler, ni dessin au sens convenu du terme, mais un art numérique qui en réalise – c’en est presque effrayant – la plus parfaite symbiose. Le surréalisme pes­simis­te de Costa produit des visions à la fois futuristes et antédiluviennes grandioses réu­nies en orgies architecturales passibles d’abriter les »heroic fantasies« les plus dé­lirantes.

Déjà lors des ses précédentes expositions à la galerie il faisait frémir le visiteur avec (je cite à peu près l’un de mes précédents articles) : »... ses enfers urbains de béton armé entrecoupés ici de plans d’eau, là de masses glaciaires ou de monstrueuses quilles de navires renversés, il les fabrique en »Autodesk 3Ds Max« , »Autodesk Architectural desktop« , »Photoshop« , ou »Light Wave« . C’est la syntaxe de la jeune photographie numérique (qui) n’a plus grand-chose en commun avec les classiques tirages argentiques..., ainsi que l’explique Radu Vasile dans »Photomeetings Luxembourg 18/06-23/06/2007« .

Mais la présente exposition ne constitue en rien la répétition d’une imagerie dont il est pourtant impossible de se lasser. Non, Costa va encore au-delà du possible, de l’artifice, de la fiction, de la féerie. Un peu lassé peut-être de ses magnifiques titans de béton armé, il se met pour ainsi dire au vert, laisse, ce qui est somme toute logique, la nature reconquérir ce qui lui revient. Peu à peu – songez aux cités mayas englouties, aux ruines khmeres, ou à la ville des singes chez Kipling – elle retrouve ce que l’homme, disparu de la planète, ne saurait plus défendre. Soufflé par quelque désastre climatique ou atomique, celui-ci ne laissera derrière lui que champs de ruines gigantesques qui, peu à peu, retourneront à la poussière dont les cités furent construites. Les paysages aussi imaginaires que grandioses, le graphisme extrêmement précis et détaillé, voire incisif, les teintes sobres, les ambiances quasi-monochromes, ici d’une clarté aveuglante et sans pardon, là crépusculaire et tout aussi impitoyable, prennent aux tripes. L’on est tout à la fois subjugué par tant de maes­tria artistique, effrayé par ce qui sans doute sera et envoûté par la douloureuse beauté du spectacle.

Une galerie d’art peut peut-elle délivrer un message ? Certes, et cette double exposition chez »Clairefontaine« pourrait presque s’in­ti­tuler »Du Kirchberg au Non-retour« . Aussi, est-ce à nous de savoir, si nous voulons que le monde de Nicholas ne devienne demain celui de Costa. Cependant, aujourd’­hui, c’est deux expositions splendides à ne rater sous aucun prétexte !

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1) Galerie Clairefontaine, es­pace 1, 7 place Claire­fon­tai­ne, Luxembourg-ville et Ga­lerie Clairefontaine, espace 2, 21 rue du St-Esprit (à deux pas de la place Clai­re­fontaine). Ouvert mardi à ven­dre­di de 14,30 à 18,30 h et samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h. Voir aussi www.­ga­le­rie-claire­fon­taine.­lu. Les ex­po­sitions Simon Nicholas (es­­pace 1) et Giacomo Costa (es­­pace 2) peuvent être vi­si­tées jusqu’au 11 avril.

Giulio-Enrico Pisani

samedi 21 mars 2009