Ce que cache Obama

Un fantôme hante ce livre. Le fantôme du Sud américain, de l’esclavage, du racisme et de la pauvreté endémique. L’auteur, Kevin Alexander Gray l’a préparé en réaction aux commentaires dans les médias au sujet de l’ascension de Barack Obama. L’ouvrage est paru tout juste après l’élection du candidat démocrate. Gray n’accepte pas l’idée que l’Amérique a tourné la page sur son passé raciste avec l’élection d’Obama. Pour pouvoir tourner cette page, il aurait fallu la lire, l’étudier, l’analyser. C’est le but de Gray dans cette série d’articles et d’études publiés sous le titre de Waiting for Lightning to Strike : The Fundamentals of Black Politics (Petrolia & Oakland : Counterpunch & AK Press, 2008). Les chapitres du livre abordent un grande variété de thèmes allant de l’esclavagisme et de l’héritage sudiste à la récupération par Obama de certains stéréotypes blancs au sujet de la vie dans les ghettos noirs.

Gray affirme que la focalisation médiatique sur le personnage d’Obama a éclipsé les revendications des leaders noirs. Il définit le concept de « black politics » et souligne que ce mouvement est fondamentalement antiraciste et vise à redresser des injustices historiques. Son but est de démocratiser les États-Unis et d’assurer la protection des minorités ethniques contre l’arbitraire de la majorité blanche, en fait de consolider en pratique, et pas seulement en théorie, l’égalité de tous les citoyens devant la constitution, la garante, toujours selon Gray, des droits humains et sociaux. Gray en veut une relecture et application radicales. Lui même s’était engagé au sein de la coalition arc-en-ciel de Jesse Jackson et devint le directeur de campagne de ce dernier en 1988. Cependant l’auteur fut déçu par le manque de démocratie au sein de la Rainbow Coalition. Gray n’est pas, vous l’aurez compris, un apologiste aveugle des organisations noires. Il dénonce le sexisme et l’homophobie très présents dans les ghettos et vilipende les politiques séparatistes et réactionnaires de Louis Farrakhan et de la Nation of Islam. Toutefois il est conscient que l’étude de la « question noire » ne peut ignorer la question sociale. La pauvreté dans les ghettos ne peut être analysée correctement sans tenir compte des effets néfastes des politiques libérales puis néo-libérales des gouvernements américains successifs. En citant Marx, il rappelle que l’esclavage, aussi, doit être étudié dans ce contexte : « L’esclavage direct est le pivot de l’industrie bourgeoise aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage, vous n’avez pas de coton ; sans le coton, vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné leur valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce de l’univers, c’est le commerce de l’univers qui est la condition de la grande industrie. Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance. Sans l’esclavage, l’Amérique du Nord, le pays le plus progressif, se transformerait en pays patriarcal. »

Cependant le racisme et son institutionnalisation ont également un impact certain. Gray rappelle des évènements profondément dérangeants. Saviez-vous par exemple que le père de la gynécologie américaine, James Marion Sims (1813-1883) expérimentait régulièrement sur des esclaves noires ? Malgré ses crimes, il a une statue dans Central Park à New York et est célébré dans le monde entier comme un des pionniers de la gynécologie. Il y a bien entendu d’autres statistiques accablantes : 38.000 soldats noirs furent tués pendant la guerre civile. Le pourcentage de mortalité était 40% plus élevé pour les soldats noirs que pour les blancs ; surtout parce que les confédérés ne leur reconnaissaient pas le statut de combattant et exécutaient sommairement ces hommes souvent mal-équipés et mal-encadrés. La situation dans l’Amérique contemporaine laisse à désirer, elle aussi. Gray dénonce la criminalisation de la population noire par l’État et rappelle un fait divers symptomatique : En mars 2007, la petite Desre’e Watson fut emmenée, menottes surdimensionnées aux poings, au poste de police, parce qu’elle avait apparemment agressé un membre du personnel de son école, interrompu une activité scolaire et résisté aux forces de l’ordre. Elle était âgée de six ans. Dans un essai sur l’invasion de l’Irak, Gray indique qu’un pourcentage disproportionné de noirs sont envoyés au front. Bien que le service militaire soit considéré comme une façon d’échapper au chômage et à la misère, Gray lutte pour que les jeunes noirs renoncent à s’engager dans l’armée et ainsi à servir une cause qui n’est pas la leur. L’auteur consacre par ailleurs un essai passionné et passionnant à la sale guerre contre les narcotiques et met en exergue que la politique répressive a des effets désastreux sur la population afro-américaine et ne résout nullement le problème de la drogue. Certes Gray peint un portrait assez pessimiste de l’Amérique, mais il garde néanmoins l’espoir en revendiquant des politiques assez révolutionnaires. Il est vrai que dans l’Amérique de Bush les principes de la constitution américaine le sont plus que jamais. Et comme toute révolution a son chant, Gray choisit un interprète qui n’étonnera personne : James Brown, qu’il rencontra après son emprisonnement dans des circonstances douteuses...

Laurent Mignon

jeudi 8 janvier 2009