Catéchismes

Ce fameux hasard - que jamais un coup de dés n’abolira - fait parfois bien les choses. Deux ouvrages parus récemment nous invitent à penser un autre monde : « La double pensée »(1) de Jean-Claude Michéa et le « Second manifeste pour la philosophie »(2) d’Alain Badiou. Deux ouvrages profondément différents. Deux auteurs que tout oppose. Proudhon et Orwell hantent les écrits de l’un. Platon et Mao se rencontrent dans les textes de l’autre.

Sans doute inspiré par la force évocatrice de ses initiales, J.C. Michéa espère, ni plus, ni moins, « rendre la vue » aux lecteurs d’Alain Badiou. Dans son dernier opus ce dernier avoue, lui aussi, aimer les grandes métaphores religieuses mais affirme cependant préférer être « un athée révolutionnaire caché sous une langue religieuse qu’un « démocrate » occidental persécuteur de musulman(e)s déguisé en féministe laïque. »
« La double pensée » de Michéa est un livre assez hétéroclite qui consiste de deux entretiens, du texte d’une conférence ainsi que de trois articles apportant des clarifications sur certains points ambigus de son précédent ouvrage « L’empire du moindre mal » (voir ZLV 13.11. 2007). Pour rappel, l’auteur y mettait en exergue les fondements antihumanistes du libéralisme et rejetait la distinction faite, surtout par la gauche, entre le libéralisme économique et le libéralisme politique et culturel, en fait deux facettes d’une même tradition philosophique.

Dans « La double pensée », Michéa précise que libéralisme politique et libéralisme économique ne sont, bien évidemment, pas identiques mais que le libéralisme est historiquement une pensée double dont la variante politique et la variante économique se sont développées en parallèle et de façon complémentaire, d’où la nécessité d’étudier la « logique philosophique » qui sous-tend la diversité des discours des pères fondateurs du libéralisme. De même l’auteur rectifie une autre thèse qu’on lui a attribuée à tord : Il n’a jamais affirmé que libéralisme et modernité sont identiques, mais il pense que le libéralisme représente « la forme la plus cohérente du projet moderne, sans pour autant en être la forme exclusive ». Et finalement, dans un chapitre intitulé « La question des droits de l’homme », il reconnait que « l’émancipation individuelle accomplie par le Droit libéral représente un progrès incontestable » mais il souligne que celle-ci ne doit pas être confondue avec l’émancipation véritable, possible uniquement dans une « société décente » qui aurait dépassé l’organisation capitaliste de la vie.

Pour dire vrai, « La double pensée » n’apporte pas grand chose de nouveau aux lecteurs attentifs des œuvres précédentes du penseur libertaire. Par contre on pourra réitérer certaines critiques. Michéa met l’accent sur le rôle des solidarités traditionnelles dans la construction d’un socialisme véritablement populaire et il critique sévèrement les tenants de la gauche post-soixante-huitarde, entre autres Alain Badiou, qui s’en prennent aux structures traditionnelles comme la famille et le quartier. Il est certain que dans de nombreuses sociétés les formes de solidarités traditionnelles ont permis et permettent encore toujours de survivre, de résister même, aux ravages du marché et à l’occupation coloniale ou néocoloniale. Cependant le refus de Michéa d’aborder les formes d’oppressions résultantes de ces mêmes traditionalismes laisse songeur. Michéa affirme que la gauche occidentale – et on peut en débattre – a sacrifié le socialisme ouvrier sur l’autel de principes politiquement corrects (antiracisme, féminisme). Mais peut-on ignorer la dimension libératrice de ces combats dans la lutte pour l’émancipation de l’être humain ? Il est à souhaiter que Michéa aborde cette question dans de futurs travaux. L’alliance entre les milieux progressistes et socialistes lors de l’affaire Dreyfus, dont il parle dans son Impasse Adam Smith, a tout de même permis le développement, à long terme, d’un humanisme socialiste moins phallocratique et eurocentrique. L’antisémitisme des Proudhon et Bakounine, la croyance dans les vertus civilisatrices du colonialisme dans les milieux marxistes et anarchistes au 19ème siècle, la misogynie dans le mouvement ouvrier décriée par Emma Goldman et Alexandra Kollontaï ont pu être contestés grâce à une réflexion continue sur la nature de la lutte sociale depuis l’affaire Dreyfus jusqu’à nos jours, en passant bien-entendu par mai 68.

L’ouvrage de Badiou est d’une nature tout à fait différente puisqu’il se présente sous la forme d’un nouveau manifeste pour la philosophie. Il marque, soit dit en passant, le retour de Badiou à la philosophie ; ses précédents ouvrages ayant surtout traité de questions plus politiques. Alors que son premier manifeste publié en 1989 était un cri de révolte contre l’annonce de la « fin » de la philosophie, ce nouvel opus dénonce son omniprésence en 2009. Seulement, note-t-il, aujourd’hui « la philosophie, enchaînée à la morale conservatrice, se voit prostituée par une surexistence vide. » Badiou dénonce ces « contrefaçons morales » et se propose de « démoraliser » la philosophie pour qu’elle puisse à nouveau « illuminer l’action ». L’essai étant structuré comme un cours, Badiou développe, non sans un certain humour subversif, ses arguments dans huit chapitres (Opinion, Apparition, Différenciation, Existence, Mutation, Incorporation, Subjectivation et Idéation) et conclu que « le moment actuel, confus et détestable, [lui] impose de dire qu’il y a des vérités éternelles dans la politique, dans l’art, dans les sciences et en amour ». Ainsi il défie le relativisme qui définit la culture politique de la démocratie bourgeoise. Badiou s’inscrit dans une lignée de penseurs antihumanistes qui inclue Althusser, Foucault et Lacan. Evidemment, on peut lui reprocher son rejet un peu trop cavalier du concept d’humanisme et sa tendance à l’amalgamer, entre autres, à l’impérialisme humanitaire d’hier et d’aujourd’hui. Mais Badiou - tout comme Althusser quand il définissait le marxisme comme un « antihumanisme théorique » - oblige les tenants d’une interprétation humaniste du marxisme à se remettre en question et à réfléchir sur les concepts d’humanisme, de socialisme et de communisme. Son manifeste est donc un toujours salutaire appel à la réflexion. Et à l’heure actuelle où, pour être, on nous demande de consommer, penser est profondément subversif. Révolutionnaire même. A condition que la pensée soit accompagnée d’actes. Car le monde est là, quoi qu’en dise Mallarmé, pour dépasser tous les livres.

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1) Jean-Claude Michéa, La double pensée : Retour sur la question libérale, Éditions Flammarion, 2008. ISBN : 978-2-0812-1839-0.

2) Alain Badiou, Second manifeste pour la philosophie, Librairie Arthème Fayard, 2009. ISBN : 978-2-213-63796-9.

Laurent Mignon

samedi 14 mars 2009