L’amour est dans le pré

Jérôme Cames de retour chez Schortgen

Ce que j’aime retrouver chez les véritables artistes et notamment chez les peintres, c’est leur faculté à se renouveler, à se remettre en question, à faire participer le public, auquel ils présentent et destinent leurs oeuvres, à leur poétique existentielle, sans pour cela sacrifier l’originalité de leur style. Jérôme Cames est indiscutablement de ceux-là. Et la différence qu’il marque aujourd’ hui vis-à-vis de sa dernière exposition que j’ai pu admirer chez Schortgen(1) il y a trois ans(2), est impressionnante. Autant son expression artistique paraissait à l’époque troublée, traversée d’éclairs de génie mais cherchant encore, comment dire, une assise, autant m’est-elle apparue aujourd’hui plus mûre, accomplie, sereine. Et je découvre, en effet, sans surprise, dans le catalogue sélectif de l’expo, que l’historienne-critique d’art Nathalie Becker dit de l’artiste qu’il est « ... dans une période de son existence où l’optimisme, l’équilibre et l’harmonie sont ses moteurs... ».

Mais au-delà des résurgences, qu’elles soient d’herbe ou d’amour, la continuité et la persistance du style fondamental de Jérôme Cames, style qui fait son originalité, voire son unicité, est pourtant évidente. Aussi, retrouvé-je sans hésitation la plupart des termes et expressions que j’employai à l’époque pour caractériser son travail. C’est, hier comme aujourd’hui, la virtuosité stylisée d’un figuratif graphiquement fruste mais rayonnant de finesse chromatique, qui suggère plus qu’il n’impose à l’amateur des paysages extravagants, où il pourra se perdre ou se trouver, s’accrocher pour ne pas se perdre ou s’envoler (...) au choix. Peints (...) parfois sur des planches de bois brutes, aux chants à peine ou pas du tout équarris (...) ces tableaux à l’imagerie verticale, comme suspendue entre ciel et terre, sont caractéristiques du génial autodidacte(3), qu’est Jérôme Cames, dont l’inspiration et l’expression artistique n’ont rien à envier à bien des académiciens sortis d’écoles des beaux arts renommées et autres haut lieux de l’enseignement artistique.

Cette nouvelle exposition de Jérôme Cames s’appelle en fait « Die Liebe ist wiederkehrend wie das Gras », ce qui peut se traduire par « L’amour est résurgent comme l’herbe ». Cette jolie phrase qui symbolise à la fois le retour et la résurrection, comme le rejaillissement d’une rivière après un parcours souterrain, est en fait aussi le leitmotiv qui accompagne le visiteur tout au long de son parcours dans la galerie, où les herbes de Jérôme Cames symbolisent non pas leur propre poussée vers la lumière, mais son expression onirique, à la fois triomphe de la vie et de l’amour sempervirent. Couronnées d’étranges têtes en forme de calices divers, fers de lance, ressemblant parfois à des sporanges ou à des gamètes mâles, ces extravagantes plantes herbacés de la planète « Amour-le-retour » semblent plongées dans un liquide nourricier ou nagent nombre de spores ou ovules en quête de bonheur. Dans certains tableaux l’image a l’air d’avoir été brisée pour mieux être reconstituée façon puzzle ou, plutôt, à la manière d’un vitrail. Alors l’image gagne en solennité et les luminosités ardentes des safrans, oranges, pourpres et grenats cèdent le plus souvent aux gris et aux ocres, au monochrome, aux teintes pastel...

Autre constante des tableaux de Cames, hier comme aujourd’hui : leur poésie. Une fois de plus, aujourd’hui avec le même enthousiasme qu’il y a trois ans, je découvre et perçois au-delà du rayonnement optique déjà plaisant des oeuvres, les racines poétiques de l’artiste. Elles frémissent là, entre les tableaux, à même la matière peinte, les cadres et la couleur. Comment dès lors ne pas se sentir guidé par ces filaments à la fois aériens et souterrains bien plus loin que la poésie de sa présente exposition, plus loin même que celle des expositions précédentes, en 2001 et 2003 peut-être(4), en 2006 sûrement ? Jérôme Cames a en effet déjà publié dans les années quatre-vingt avec Alain Steffen deux livres de poésie et s’est adonné à bien des activités culturelles et artistiques avant de s’orienter vers la peinture. Mais il est évident que celle-ci est pour l’artiste surtout l’expression ultime, mais libre, donc sans tyrannie de cause à effet, d’un ensemble de sensibilités et de dons qui trouvent à s’y épanouir, comme l’écrivain par l’écriture dans l’écriture ou le musicien par la musique dans la musique.

Allez donc vite vous plonger à votre tour, amis lecteurs, dans les fertiles prairies de Jérôme et sa sérénité retrouvée, dans ses sous-bois, ses fonds marins rouges (comme la mer, évidemment) où naissent d’étranges vies : herbes, algues ou champignons mono ou polychromes dans une harmonie de commencement d’un monde meilleur !

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1) Galerie Schortgen, 24 rue Beaumont, Luxembourg centre, mardi à samedi de 10,30 à 12,30 et de 13,30 à 18,00 h. jusqu’au 2 avril.
2) Sur cette exposition, v. ma présentation dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 8 mars 2006
3) Né en 1959 à Reisdorf, Jérôme Cames vit et travaille dans le nord du pays.
4) Comment pourrais-je en juger, puisque je ne les ai pas vues.

Giulio-Enrico Pisani

vendredi 13 mars 2009