Peter Möbus

Atmosphères au Centre Culturel Français(1)

La peinture de Peter Möbus est-elle figurative, abstraite, ou... bien ? Figurative, sans doute, du moins au départ, à l’envol, mais ce qu’elle représente ne figure point ou en tout cas pas exclusivement ce que perçoivent les yeux du peintre : paysages marins, côtiers, ciels tempétueux ou champs où rode la mémoire des morts insensées. Ses tableaux ne montrent pas non plus ce que le spectateur pourrait apercevoir à sa place. Non, à l’instar de J. M. William Turner ou du photographe Philip Seelen,(2) Peter Möbus nous plonge tout entiers dans l’atmosphère du paysage et nous introduit à la dramaturgie inhérente aux éléments qui le composent. Qu’y peut-il, si cela frôle parfois l’abstraction ? Abstraction toute relative d’ailleurs. La nature n’en fait-elle pas tout autant ? Prenez la nuée de tempête ! Notre artiste en peint non seulement l’apparence naturelle, mais bien au-delà, la puissance même, la tourmente et la sauvage interaction des principes qui provoquent son déchaînement. Quant aux hommes, il n’a pas besoin de les exhiber pour oublier leur minusculité, ou pour stigmatiser leur folie et remémorer des calvaires qu’aucune voirie n’efface et que seul le temps estompe... et l’oubli.

La désolation de certains paysages de la Marne et de la Somme peints sur des vestiges photographiés selon une technique raffinée veut défier, faire fi de cette inexorable usure. C’est un chemin nouveau, semble-t-il, que Möbus aurait emprunté récemment. Car le voilà qui s’écarte des paysages tourmentés ou paisibles par nature : émanations ou manifestations des forces natives, pour dépeindre avant qu’il ne soit trop tard les traces anciennes, gravées dans notre mémoire collective, de cette guerre omniprésente dans le monde depuis 1914. Après les cérémonies du 90ème anniversaire de l’armistice de 1918, s’apprête-t-il à célébrer dans cinq ans la fin des cent ans les plus meurtriers de l’histoire ? Cependant, son approche n’a rien des reconstitutions historiques d’évènements passés. Le peintre cherche, trouve et dépeint l’empreinte des évènements dont la sempervirente et virulente descendance le bouleverse au quotidien dans la presse et la télé. C’est pour remonter à la source de l’horreur qu’il remonte le flux de la discorde jusqu’à la première guerre mondiale.

Et c’est ces traces, ainsi que l’ambiance délétère qu’elles diffusent encore et toujours, ces miasmes qui planent au-dessus d’anciens charniers, qu’il nous restitue sous forme d’exhalaisons optiques. Moins tragiques peut-être que les cruelles évocations de Vladimir Velickovic,(3) qui a vécu deux guerres dans sa chair, les prés de Möbus, qui n’en finissent pas d’être catalauniques ou de jalonner les chemins des dames, vont-elles remplacer peu à peu ses somptueuses marines, et autres vues bretonnes, provençales, toscanes ou siciliennes encore dominantes aujourd’hui ? Qui sait ? Nul ne peut prévoir vers où, vers quels horizons, espoirs ou perspectives va l’artiste, le poète, le peintre et, sans doute, moins que tout autre, le peintre lui-même.

Alors – carpe diem – après nous être arrêtés aussi longtemps sur ses trois « tableaux de guerre » (n° 13, 14, 15) nous nous tournerons vers ses oeuvres moins tragiques... peut-être... mais non moins dramatiques pour autant. Il s’agit d’une douzaine de somptueuses peintures à l’huile qui dominent la salle d’exposition, ainsi que de cinq pastels petit format (16x25 cm) accrochés dans le couloir qui mène à la salle d’exposition. La beauté ici tranquille, là tourmentée de ces dix-sept tableaux s’exprime la plupart du temps par un acte – aux scènes parfois multiples – de fertilisation de la terre et surtout de la mer par le ciel, ses nuées et ses maelström tourmentés. Ils ont beau être de l’ouest ou du sud, ces ciels dans lesquels le spectateur enchanté plonge, s’enfonce et se perd tout à la fois, on n’est plus là dans les rythmes de Rachmaninov dont les « expressions parallèles » ont accompagné le travail de Möbus dans sa remontée du fleuve de l’histoire. Ici, le spectateur sent plutôt vibrer entre les toiles et lui-même les accords de Finlandia ou de Peer Gynt. – c’est mon impression et n’engage bien sûr que moi – grâce à une sorte d’interaction subconsciente entre la peinture de Möbus et les sortilèges de Jean Sibelius ou d’Edvard Grieg.

Né à Cologne en 1954, l’artiste a étudié de 1972 à 1979 à la « Fachhochschule Köln für Kunst und design » avec le professeur Karl Marx (grand peintre, décédé fin 2008) et comme « Meisterschüler » en 1979/80. Dès cette époque il réalise avec Klaus Weidner une peinture de 200 m2 au plafond du « Ringpassage Köln, Hohenzollernring 16-18 ». Ensuite, les réalisations et expositions, tant individuelles qu’en coopération, ainsi que les voyages se suivent par dizaines à travers l’Europe et le long de ses côtes. Inutile d’entrer dans le détail, car tout cela et bien davantage est fort bien renseigné dans la documentation disponible au Centre Culturel Français, ainsi que sur le site www.kunstsammlung-peter-moebus. de/, splendidement illustré et enrichi de liens très intéressants. Rendez-vous-y vite, amis lecteurs, car elle ne dure que jusqu’au 20 mars, cette exceptionnelle exposition.

***

1) Centre Culturel Français de Luxembourg, 34/A, rue Philippe II, Luxembourg, tel. 442166.1 ; l’exposition Peter Möbus est ouverte du lundi au vendredi 14 – 17 h jusqu’au 20 mars.

2) www.wikio.fr/news/Philip+Seelen , clic sur la photo de gauche pour atteindre le site de publication, puis clic sur la photo pour l’agrandir encore.

3) V. mon article du 15.10.08 dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek. Certaines œuvres de Velickovic peuvent encore être admirées à la galerie Schweitzer.

Giulio-Enrico Pisani

mardi 10 mars 2009