Joumana Haddad : Poésie de courage et de joie

Libérer la société arabe par le corps !

Joumana Haddad est-elle la nouvelle pasionaria de la libération des moeurs, de la société, de la femme et de l’homme dans le monde arabe ? Une réincarnation de Sapho ? Disciple d’Ovide ? George Sand libanaise ? Héritière d’Hugh Hefner ? Émule de Fatiha Morchid ? Rien de tout ça, amis lecteurs, mais, peut-être un peu de tout cela et... plus encore ! En effet, cette brillante journaliste culturelle et traductrice de poésie et littérature au journal An Nahar(1), fondatrice et rédactrice en chef du magazine Jasad(2), est aussi une écrivaine et poétesse de grand talent et d’un bien plus grand courage encore. Et c’est surtout le courage de cette jeune femme – née à Beyrouth en 1970 – qui n’hésite pas à affronter les foudres de la gérontocratie proche- et moyen-orientale, que je veux saluer dans cet article.

Courage de laïque face aux intégrismes religieux et autres de tous bords. Courage de femme dans un monde dominé par les hommes. Courage d’une femme bien dans sa peau et bien moins obsédée par le corps qu’elle chante à tue-tête que tous les pudibonds branleurs et les bégueules qui en font un secret d’état. Courage de la poétesse enfin, qui, tout en maniant le verbe avec cette subtilité qui permettait à Pouchkine de se moquer de la censure du Tsar (et qui s’est perdue en démocratie), chante l’amour, les passions, le corps, la chair, la liberté, l’affrontement, la fusion homme-femme et la liberté des sexes ! Courage enfin d’une Shéhérazade qui a entrepris d’arriver par ses écrits et publications à bout d’un maître infiniment plus redoutable qu’un sultan : le peuple.

Chiche qu’il faudra bien plus de 1001 nuits (même en y ajoutant les journées) pour le convaincre, le peuple ! Le grand problème, c’est qu’elle ne touche pour l’instant qu’un fragment d’une élite libérale férue de culture... qui ne court pas les rues ! De cette »canopée« jusqu’à l’humus, aux marais, à la jungle des masses populaires, le chemin risque – pour autant qu’on le cherche... et trouve – d’être plus semé de ronces que de roses. Même quand on fait appel aux chances manquées de l’histoire du Proche-orient. Et c’est ce que semble penser la journaliste Emilie Sueur, lorsqu’elle écrit ce 12 février dans Babelmed(3) : « ... Joumana Haddad avance quelques pistes pour expliquer ce retour en arrière en matière de liberté d’expression, du »cocktail Molotov religion pouvoir, dont l’objectif est de contrôler les masses« , à une réaction de l’Orient pour se protéger et se différencier de l’Occident. Certains, sans surprise, n’ont pas apprécié le rappel. »J’ai reçu des emails d’insultes« , affirme Mme Haddad... »

Certes, on peut douter de ses chances de séduire des centaines de millions de musulmans avec les faibles tirages de ses livres et de son magazine. Mais il faut bien commencer quelque part. « Dans le premier numéro (de Jasad, »le corps« en arabe) paru en décembre dernier, » précise Emilie Sueur, « une cinquantaine d’écrivains et artistes, la plupart arabes, s’attaquent de front et totalement exposés, car le pseudonyme n’est pas autorisé, à une multitude de tabous liés, d’une manière ou d’une autre, au corps. Certains y évoquent « leur première fois », d’autres décortiquent un sujet social relatif au corps, d’autres, enfin, y livrent des récits érotiques entre des photos de femmes très alanguies ... et très nues... »

Une cinquantaine d’écrivains et d’artistes, rien que ça ! Assez pour former la boule de neige qui fera avalanche ? Assez pour devenir, ajouté aux autres publications de Joumana(4), un de ces encore trop rares faisceaux de lumière pouvant empêcher à l’avenir des machos ignorants de chasser de la maison, voire d’assassiner ou de vitrioler des jeunes filles qui veulent porter minijupe, étudier, baiser ou se marier selon leur choix ? Est-ce cette lumière qui permettra à la femme et à l’homme de sortir vainqueurs de ce terrible combat d’un monde rétrograde contre lui-même ?

N’allons donc pas abonder dans le sens des psychotiques et des paranoïaques qui crient à la guerre des mondes, à l’affrontement orient contre occident, de l’Islam contre le Christianisme ! Les victimes sont encore aujourd’hui tout aussi bien des femmes hindoues que siciliennes. La lutte doit être menée partout ; mais elle n’est pas un affrontement nord-sud, ouest-est ou hommes-femmes. Elle est cependant constante et oppose l’homme ancien à l’homme nouveau, lutte qui remonte jusqu’au fin fond de la préhistoire et qui ne s’achèvera qu’avec la fin de l’humanité. Ses dernières batailles sont d’ailleurs loin d’être achevées. La bourgeoisie a certes fini par remplacer presque partout la féodalité, mais les Lumières sont loin d’avoir triomphé de l’obscurantisme ; la démocratie lutte toujours et encore contre les autocraties, le socialisme contre le capitalisme accaparateur... Le fait est que, après avoir été lui-même un homme nouveau, l’homme devenu ancien a toujours refusé de céder sans résistance au nouvel homme nouveau qui, une fois victorieux, devient à son tour l’homme ancien et refuse de céder et ainsi de suite...

Cette évolution n’en est pourtant pas une. Elle n’a rien d’évolutif, de lisse, de constant et n’est ni exempte de reculs, ni de retours de feu, ni de crises graves. Mais à terme – le temps jouant en sa faveur – l’homme nouveau triomphe toujours de l’homme ancien, la remise en question lézarde puis renverse toujours les avantages acquis et le progrès fait exploser l’immobilisme. Les prêchi-prêcha castrateurs doivent enfin finir par se taire devant des poèmes (et prières) de femme comme ces vers de Joumana Haddad élégamment traduits de l’arabe par le poète et poétologue tunisien Jalel el Gharbi. En voici quelques vers, extraits du poème « Viens ! »

« ... Sois en retard, homme courroucé / Et n’aie pas peur / Car ce que tu prends pour un mur / Est une porte / Dont la clé est ta patience./ Sublime ton avidité (...) Prépare-toi bien, lion écervelé (...) Au préalable, laisse le désir surprendre l’absence / Puis patiente un peu / Et abats-toi sur mon attente (...) Sois juste humide et ne t’épands pas / Car seule la bruine fait sens / Dans la coquille des vagues... »

Et des extraits de « J’ai un corps »

« ...J’ai un corps qui, au fond de l’océan, attend. / J’ai un corps comme un volcan / Dont l’eau laperait le cratère / Afin qu’il ne déverse pas son plaisir avant que ne vienne l’amour (...) Au fond de l’océan,/ Dans les bulles du désir, / J’ai un corps pour toi / Combien de lendemains et d’éternité ai-je avec toi ! / Des lendemains par où tu me parviendras / Et une éternité où tu ouvriras la perle / Lentement / Avec toute la lenteur que je désire / Et dont tu sauras faire preuve... »(5)

Quelle sensualité, quelle poésie, quel appel à l’amour ! Ah, il avait bien raison, Edgar Davidian du journal libanais « L’Orient-le-jour » lorsqu’il écrivit il y a plus de 4 ans (Joumana Haddad n’en avait encore que 25) : « Sept femmes habitent cet auteur exceptionnel qui invoque Salomé, Néfertiti, Balkis, la reine de Saba… Fastueuse et victorieuse nomenclature de celles qu’on n’ordonne pas, mais qui refont le monde et le désir à leur façon. »

Refaire le monde ? Eh bien, bonne chance ! Espérons seulement que des milliers, puis des millions de femmes suivent l’exemple de notre poétesse et des autres femmes journalistes, écrivaines, enseignantes, médecins, assistantes sociales, avocates, etc., qui partout dans le monde lèvent le drapeau du droit de la femme à être pleinement femme. Voeu pieu ? Non, certitude plutôt, mais pour quand ? Question d’éducation avant tout ! Voilà une cause que les gouvernements et les religions feraient bien de faire leur, en songeant qu’il n’y a pas de paix sans respect, pas de respect sans liberté, pas de liberté sans amour et pas d’amour universel sans amour tout court.

Paul Géraldy l’exprima avec une grande lucidité dans « Toi et moi » : « En toi ce que je déteste / C’est le mal que je te fais ». Trop d’hommes en effet de par le monde méprisent les femmes (souvent inconsciemment, par éducation, tradition, frustration et ignorance que vraie compagne vaut mille fois béni-oui-oui) et en arrivent à les détester justement à cause du mal qu’ils s’estiment obligés de leur faire subir.

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1) Premier quotidien de langue arabe au Liban, « An Nahar » (Le Jour) tire à plus de 55 000 exemplaires.

2) www.jasadmag.com

3) www.babelmed.net

4) Publications de Joumana Haddad (Wikipedia) : Le Temps d’un rêve, poésie, 1995 ; Invitation à un dîner secret, poésie, Édit. An Nahar, 1998 ; Deux mains vouées à l’abîme, poésie, Édit. An Nahar, 2000 ; Je n’ai pas assez péché, poésie, Édit. Kaf Noun, 2003 ; Le Retour de Lilith, poésie, Édit. An Nahar, 2004 ; La Panthère cachée à la naissance des épaules, poésie, Édit. Al Ikhtilaf, 2006 ; En compagnie des voleurs de feu, entretiens avec des écrivains internationaux, Édit. An Nahar, 2006 ; La mort viendra et elle aura tes yeux, 150 poètes suicidés dans le monde, anthologie poétique, Édit. An Nahar, 2007 ; Mauvaises Habitudes, poésie, Éditions ministère de la culture égyptienne, 2007 ; Miroirs des passantes dans les songes, poésie, Éditions An Nahar, 2008

5) Ces deux extraits peuvent être lus en entier, tout comme d’autres poèmes de Joumana, aussi bien en arabe qu’en traduction française d’El Gharbi, sur le blog http://jalelelgharbipoesie.blogspot.com.

Giulio-Enrico Pisani

vendredi 27 février 2009