Antonio Machado : 70 ans bien sonnés !

Né le 26 juillet 1875 à Séville, Antonio Cipriano José María Machado Ruiz, connu sous le nom de Antonio Machado, est entré dans l’éternité des poètes il y soixante-dix ans. Il mourut le 22 février 1939 en France, à Collioure, dans les Pyrénées Orientales, après avoir franchi la frontière en compagnie de sa famille et de la philosophe Maria Zambrano qu’il a connue à Ségovie cinq lustres plus tôt. Collioure (Cotlliure en catalan), d’où Machado avait l’intention de poursuivre vers Paris puis vers l’URSS, est une petite ville du Roussillon, au pied de ces montagnes dont l’histoire a connu de tous temps et vit encore récemment tant de tragédies.

« ... des gens à demi prisonniers étaient entassés dans des forteresses, quand ils ne s’amoncelaient pas pour dormir à même le sable (1). L’exode avait brisé le coeur du plus grand des poètes, don Antonio Machado. Ce coeur avait cessé de battre à peine franchies les Pyrénées. Des soldats de la République, dans leurs uniformes en lambeaux, avaient porté son cercueil au cimetière de Collioure... »

Voilà ce qu’écrivit sur Machado l’immense poète chilien Pablo Neruda (2), l’un de ses plus fervents admirateurs, stigmatisant avec sa poésie sans concessions l’« hospitalité » des Français de Daladier si peu accueillants pour les républicains espagnols en déroute (3). Il s’agissait pourtant de ces mêmes français dont beaucoup commenceraient à emprunter un an plus tard le chemin inverse (4). Il est bon de ne jamais oublier que l’histoire peut faire facilement des sédentaires et des bien-casés d’aujourd’hui les exilés et les fugitifs de demain.

Soixante-dix ans le 22 février 2009, quelle poisse ! Fallait-il donc que ça tombe un Dimanche ? Petite interjection coléreuse qui vous expliquera pourquoi, amis lecteurs, c’est avec un petit retard que nous rendons hommage à ce grand poète républicain, qui avait réussi à passer entre les balles des franquistes et survécu à la « Retirada », pour aller mourir au Château de Collioure, aménagé en camp disciplinaire pour réfugiés de la guerre d’Espagne. Bah, les Espagnols de Franco le leur rendront un peu plus tard avec usure, grâce à leur camp de concentration de Miranda de Ebro bien connu de nos réfractaires luxembourgeois. Sale époque pour ceux qui n’aimaient pas marcher au pas de l’oie !

Federico Garcia Lorca, à qui Antonio Machado dédia l’un de ses plus beaux poèmes, « El crimen fue en Granada », (Le crime a eu lieu à Grenade), l’avait précédé dans la mort. En voici la première partie, « El crimen », où Machado approche par quelque étrange mimétisme le style de Lorca :
« Se le vio, caminando entre fusiles,
por una calle larga,
salir al campo frío,
aún con estrellas de la madrugada.
Mataron a Federico
cuando la luz asomaba.
El pelotón de verdugos
no osó mirarle la cara.
Todos cerraron los ojos... »

« On le vit, marchant entre les fusils,
par une longue rue,
monter vers le champ froid,
encore constellé de l’aube.
Ils tuèrent Federico
lorsque pointait la lumière.
Les bourreaux du peloton
n’osèrent pas le regarder au visage.
Tous fermèrent les yeux... »

Eh oui, il n’y a pas eu de changements de fond depuis. Tout comme aujourd’hui, il était à l’époque plus facile d’exécuter les ordres et de fermer les yeux devant l’innommable, que de s’y opposer. Antonio Machado aurait sans doute pu ajouter ici, comme en pressentant sa propre fin, les beaux vers de Guillermo Carnero dans son « Villancico en Gaunt Street » : « Voy a un lugar que no te gustaría ; / tengo un papel muy corto en el último acto ». (Je vais dans un lieu que tu n’aimerais pas ; / j’ai un tout petit rôle dans le dernier acte.)

Mais voici un bref retour arrière que nous permettent quelques phrases tirées d’un article de Miguel Martinez, le secrétaire général de la fondation Machado à Collioure, résumant la vie du grand poète (5), qui constitue en même temps un bref rappel d’histoire :

« ... Après la prime enfance passée à Séville (...) il accompagne son frère à Paris (...) De retour en Espagne, il sera affecté à Soria pour y enseigner le français (...) Au cours d’un second voyage à Paris, où il fait la connaissance de Ruben Darío et suit les cours de Bergson à la Sorbonne, sa jeune femme contracte la tuberculose. Elle mourra le 1er août 1912. Désormais, le poète va se consacrer à traduire au moyen de l’écriture poétique l’inquiétude intérieure d’un esprit entièrement voué à la réflexion philosophique, qu’il li-vrera dans des ouvrages en poésie et en prose intitulés : »Champs de Castille« , »Les Complémentaires« , »Juan de Mairena« , »Abel Martin« . (...) à Madrid (...) il rencontre l’intelligentsia espagnole de l’époque - Unamuno, Valle Inclán, Alberti - et il collabore avec son frère Manuel à la rédaction de pièces de théâtre... »

Miguel Martinez aborde ensuite le rôle d’Antonio Machado dans les grands mouvements politiques qui tourmentent et divisent l’Espagne pour aboutir à cet atroce antipasto de la 2e guerre mondiale que fut la « Guerra Civil » et précise :
« Républicain de toujours, Machado se retrouve naturellement dans le camp des opposants à Franco et met sa plume au service du peuple, collaborant à plusieurs journaux dont »La Vanguardia« de Barcelone. (...) à mesure de l’avance des troupes factieuses (franquistes), ses amis conduisent le poète à abandonner Madrid pour Valence, puis Barcelone. Il accuse de plus en plus la fatigue physique et morale : Lorca a été fusillé. Unamuno, qu’il admirait, n’est plus. Les fascistes gagnent du terrain. (...) le voici sur le chemin de l’exode, accompagné par sa mère octogénaire, son frère José et la femme de celui-ci, au milieu de tout un peuple - le sien - de fugitifs. (...) Le groupe est épuisé. Il fait froid (...) contraints de passer la nuit dans un wagon où règne une température glaciale. Le lendemain, ils descendent à Collioure (...) Arrivé le 2 février 1939 (6), il y mourra le 22 du même mois. (...) dans une des poches de son pardessus un bout de papier chiffonné sur lequel il avait écrit ce que l’on considère comme son dernier vers : »Estos días azules y este sol de la infancia« . » (ces journées d’azur et ce soleil de l’enfance).

Et pourquoi ne pas commémorer ces 70 ans en redécouvrant la merveilleuse poésie de l’un des plus remarquables poètes espagnols du 20e siècle ? Les ouvrages sur Machado ne manquent pas et les sites qui présentent ses oeu-vres, tant en espagnol qu’en français, sont légion. Et n’oublions pas « notre » Círculo Cultural Español »Antonio Machado« de Luxembourg, qui organise régulièrement des activités aussi variées que théâtre, conférences, concerts, expositions, etc. et qui dispose également d’une bibliothèque de prêt. (Contact : Tel. : 498887, Site : http://www.circulo-machado.lu, mail machado@netcourrier.com

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1) Selon le Círculo Antonio Machado de Collioure et celui de Luxembourg, le poète et sa famille auraient évité le camp et trouvé refuge à l’hôtel Bougnol-Quintana de Collioure.

2) Au sujet de Pablo Neruda, voir mes articles « Pour toujours Compaòero – i.m. Pablo Neruda » dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 25.9.2003 et « Pablo Neruda : Souvenir apocryphes de papier et de sang » dans le Kulturissimo N° 21 du 1.10.2003.

3) Le gouvernement luxembourgeois de l’époque ne se comporta pas mieux, loin de là !

4) Chemins/filières d’évasion évoquées notamment dans mon article sur Charles Marx ... dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 13/14 juin 2006, mais surtout dans mon livre « Charles Marx, un héros luxembourgeois », Éditions Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek.

5) Lire le texte complet sur www.franceweb.fr/poesie/macha1.htm

6) Machado, sa famille et ses compagnons sont encore passés de justesse, car le 13 février le gouvernement français fera fermer la frontière. Lire sur Internet histoireduroussillon.free.fr/ Histoire/Retirada1.php

Giulio-Enrico Pisani

mardi 24 février 2009