Efflorescences de Lilas et sculptures de Mozart

Non, non, ne craignez surtout pas, amis lecteurs, que je commence à mon âge à écrire sur le jardinage ou la musique classique. Je n’ai qu’intitulé mon article avec les prénoms de cet insolite duo d’artistes que la Galerie Schortgen (1) exposa il y a déjà 13 ans dans une expo collective avec Alain Bonnefoit, Fabio Calvetti, Isabela d’Amado, Nicole Dubuisson, Bodo W. Klös, Svetlana Kourmaz, Giovanni Maranghi, Jacques Minato et Jacky Meyer. Je vous présente la peintre Lilas Blano et le sculpteur Mozart Guerra, cette fois convenablement valorisés au lieu de se retrouver quelque peu noyés au milieu d’un de ces étranges mais non moins enrichissants pots-pourris qu’il arrive à la galerie de nous servir. Il est vrai qu’entretemps, la très productive

Lilas Blano

n’a pas manqué venir nous retrouver à la Galerie Schortgen et ainsi me permettre de vous parler d’elle en hiver 2013 et automne 2016, au printemps 2018 et enfin aujourd’hui. Nous voici donc une fois de plus face aux créations de cette exubérante dessinatrice et coloriste. La richesse de ses poses féminines toujours renouvelées, constamment différenciée depuis que nous découvrîmes son travail en 2007 est remarquable. À l’époque parfois plus cocasse, mais aussi dure et anguleuse, son image critique de la femme, sans aucun doute inspirée, du moins en partie, d’elle-même, s’est adoucie avec le temps. L’indulgence de la maturité? Mais en 2013 plutôt cousine de la peinture moqueuse, voire satirique, des Toulouse-Lautrec, Giovanni Maranghi ou Marlis Albrecht, la sienne se rapproche depuis 2016, en plus mobile toutefois, gracieux et gaiement obombré d’orient, de l’amabilité facétieuse et taquine d’un Roland Schauls. Mais lorsque ce dernier préfère évoluer dans l’expressionnisme statique de Joseph Kutter, l’énergie des héroïnes de Lilas Blano tend à exploser comme un feu d’artifice aux yeux du spectateur.

Lilas Blano a tôt dépassé dans sa peinture l’état de repos, pour dynamiser les expressions et la gestuelle de ses personnages par le mouvement, en leur insufflant une vigueur festive non dépourvue ci et là d’une authentique pugnacité. Cette énergie, écrivis-je déjà précédemment, elle en réalise avant tout l’expression par le dessin, ce qui lui fait dire notamment que «Le dessin est essentiel dans ma vie, il s’impose à moi et je ne peux l’ignorer...». Celui-ci se voit en outre tout à la fois rehaussé et adouci par une riche peinture à l’huile, où ,ombreuses nuances de turquoise et de verts, notamment chartreuse, mousse et canard, font contrappunto à une large gamme de saumon, orange, rose, rouges brique, sang de boeuf et autres rouille.

Ces combinaisons peuvent parfois sembler risquées, mais sont en fait aussi réussies que ces quelques accords harmoniques dissonants recherchés dans la musique des Haydn ou Mozart. Sa palette est très vaste et rehausse fortement ses sujets devant des plans moyens, ou arrière-plans (fonds) fort variés, qui valorisent toujours avec à-propos les sujets dépeints. Moins incisive que son trait, sa palette chromatique privilégie les tons pastel. Voilà qui ajoute aussi bien densité que douceur au dessin très typé et, cette fois, souvent marqué d’une certaine oppression dont j’ignore la cause et qui ajoute le charme d’une involontaire ombre de tristesse à une imagerie généralement positive. Tout dans le processus créatif de Lilas Blano est néanmoins introspection. «La solitude a toujours été un processus de création pour moi», dit-elle. Et précise «C’est la cour de récréation pour les nombreux personnages qui évoluent en moi. Je les peins quand ils me le permettent et avant qu’ils ne retournent à leurs occupations...» Lesquelles? À vous de le découvrir!

En attendant, voici un bref rappel bio sur cette Française d’origine circassienne qui, née en Syrie en 1965, a étudié aux Beaux-arts de Reims. Encore étudiante, elle remporte le premier prix pour la bouteille de Champagne de collection BSN. (2) Une fois diplômée, elle se consacre à la publicité. En 1991, elle rejoint à Londres les studios Amblimation de Steven Spielberg sur le film Les 4 dinosaures et le cirque magique. À partir de 1993, elle se consacre trois années durant à la découverte des secrets de la peinture à l’huile et réalise de nombreuses oeuvres. Puis, à Montpelier, elle peint la vie extérieure de la cité, les allées et venues des gens. Après un dernier détour par les studios d’animation londoniens Warner Bros pour les films Space Jam en 1996 et Excalibur, l’épée magique en 1997, ainsi qu’en 2000 au Luxembourg pour Tristan et Iseult, elle se consacre pleinement à la peinture. Les expositions se suivent dès lors dans toute la France, en Belgique, aux Pays Bas, aux USA, au Japon, ainsi qu’au Luxembourg, où Schortgen expose ses oeuvres à la capitale et au Parc merveilleux de Bettembourg. Mais revenons au présent rue Beaumont, où l’artiste

Mozart Guerra,

cet ovni de la sculpture, vient occuper avec bonheur la troisième dimension, ou espace d’une galerie, que les tableaux de Lilas Blano, accrochés aux cimaises, lui abandonnent avec bonheur. Voilà qui est pour moi, tout comme il le sera pour vous, une véritable découverte! Il est vrai que je l’avais cité lors de l’expo collective de 2007 citée plus haut, mais combien peu je lui ai prêté attention à l’époque auprès d’une dizaine d’autres artistes que je devais présenter dans le même article. Aujourd’hui j’ai par contre tout loisir, non seulement d’examiner à fond la beauté et la qualité de ses œuvres, tout comme sa rare technique, mais aussi de le laisser m’apprendre, lors de notre bref échange pendant le vernissage, que je complétai grâce à l’examen de son site Internet, tout l’esprit, l’originalité et la portée de sa démarche.

«Mon travail de sculpteur», dit-il, «est indissociable de mes origines brésiliennes. L’art populaire brésilien est réalisé avec des matériaux simples illustrant un imaginaire ludique et parfois irrévérencieux. S’il nourrit profondément mes réalisations, mon propos s’attache aux sujets exclus ou en voie de disparition, notamment les animaux (...). Ils sont le référent symbolique de la vie sociale et renvoient au thème de la lutte, du combat, du conflit, thèmes fréquents de la littérature du Nordeste brésilien (...). Dans sa course cynique et schizophrène au développement, l’homme en oublie son environnement, néglige son espace, peu soucieux de la conservation des espèces et ne semble pas vouloir mettre un terme au processus destructeur qu’il a engagé. Cette prise de conscience m’a conduit, en tant qu’artiste, à intégrer très souvent l’image de la cible dans mes sculptures pour montrer la fragilité de ce monde menacé».

Quant à sa technique, unique à ma connaissance, il me l’a également expliquée de vive voix lors de notre rencontre à la galerie: «Chaque sculpture est réalisée en polystyrène ou en mousse expansée à l’échelle 1/1 (...) Ensuite je reste, pour leur habillage, (...) attaché à des matériaux traditionnels détournés de leur usage habituel, tels que (...) des cordelettes (3), des épingles, les fils de fer... Le parallélisme des cordelettes recouvrant mes sculptures propose à l’oeil du spectateur une lecture topographique, parfois cinétique, qui renforce les formes mais également le message porté par l’animal (ou autre sujet). Mon objectif est d ‘allier réalisme, dérision et fantaisie».

L’effet de ces exceptionnelles sculptures, dont la réalisation exige, à l’instar de celui des grands classiques, moins d’imagination (sauf exception: que de créativité dans son génial «Tormento»!) que de travail, patience et engagement, est inouï et fait bien plus que mériter par son talent de sa biographie «transatlantique». Né en 1962 à Recife, Mozart Guerra a obtenu son Diplôme d’architecture à l’Université Fédérale de Pernambouc, Recife, Brésil (1981-86). De 1993 à 94 il a suivi les cours de civilisation française à Paris La Sorbonne et a étudié de 1994 à 1995 au Centre d’Études Francophones à l’Université Paris XII Créteil. Cependant il expose déjà depuis 1990 au Brésil, à Recife et Juazeiro do Norte, mais surtout à Paris, ainsi qu’à Bordeaux, Lyon, Barcelone, Toulouse, Nîmes, Lisbonne, Metz, Gand, New York, Strasbourg, Toulouse, Cabourg, à l’Île de Ré et au Luxembourg.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition Lilas Blano du mardi au samedi, de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h jusqu’au 8 février.

2) BSN : Acronyme de Boussois-Souchon-Neuvesel, groupe verrier puis agro-alimentaire

3) Guerra emploie dans son site le mot «cordage», sans doute à cause d’une erreur de traduction, ce terme ne répondant pas en français aux très fines cordes qui habillent ses sculptures.

Freitag 17. Januar 2020