Le triangle magique d’Anna Recker

… vers une poésie qui s’ignore ?

Il tient en trois concepts : géométrie, jeu, poésie. Les trois côtés d’un même triangle. Trois clefs d’un même concert artistique englobant dessin, peinture et sculpture, souvent étroitement mariés dans ses dessins, tableaux et sculptures-constructions-installations. Ce qui m’a cependant le plus impressionné ce samedi 2 novembre devant les vitrines de la Galerie Simoncini (1), rue Chimay, avant de tourner le coin, rue Notre Dame, c’est la légèreté aérienne des vastes peintures à la pâleur géométrique, qui vous interpellent, mystérieusement, l’air de dire « Comment pouvez-vous passer sans me voir » ? Non pour s’en plaindre... Non, plutôt pour se distinguer. Effectivement, en dépit de leur grande taille, leur iconographie toute en finesse ne fait rien pour attirer l’attention du passant distrait, pour focaliser son regard, tout en ne pouvant qu’intriguer l’authentique curieux, l’esthète, l’assoiffé de beauté. Séduit par ces matérialisations de monochromie géométrique gris-bleutée à la poétique contrastant étrangement avec l’agressivité bariolée, voire criarde des vitrines de cette rue marchande, je poussai la porte et plongeai dans l’univers magique d’Anna Recker.

De plus, je vaguais à peine depuis trois minutes parmi les magnifiques toiles de cette exposition intitulée « 7 Dekaden – 7 Phasen », lorsque Hasard, ce dieu archaïque qui organise toutes mes rencontres et provoque tout ce que je vis, voulut qu’Anna Recker, donc l’artiste en personne, fît son entrée. Une aubaine ! Aussi, à peine les présentations faites par la charmante galeriste, l’artiste se mit en devoir de répondre avec la plus grande prévenance aux questions dont je la mitraillai – hélas sans préparation aucune – et m’entraîna presque du même coup dans une véritable visite guidée. Mais voilà que, étonnamment, m’apparurent quelques étranges dissonances entre son ressenti et le mien. De plus, autant l’imprévu de cette rencontre que l’immense richesse d’informations qu’elle me fournit sur cette expo qui se veut, comme l’annonce son titre, rétrospective sur toute une vie, m’amènent à n’en retenir pour vous, amis lecteurs, que ce que je vois et ressens intimement face à cette pléthore d’étonnantes créations (2).

C’est ce qui signifie l’essentiel, du moins ici et aujourd’hui. Et l’essentiel, pour moi, spectateur, c’est le chemin parcouru par notre artiste pour s’élever au-dessus des premières influences Bauhaus du matérialisme rationnel allemand, dont elle maîtrise et élève pourtant parfaitement la géométrique, pour entrer, telle Alice au pays des merveilles, dans les sphères immatérielles et subtiles de la poésie. Tout un monde qui n’existe cependant pas en soi, mais qu’elle crée elle-même ! En est-elle seulement consciente ? J’en doute. C’est pourtant elle qui nous tend la clé de cette sublimation, qui éclate notamment au grand jour dans ses magnifiques craies-acryl sur toile « Seltsame Vögel III » (110 x 160 cm) et « Swarm Intelligence » (52 x 112 cm) de 2017, mais surtout dans sa magique craie sur toile « Aquatischer Traum » (160 x 75 cm) de 2018 : pure poésie ! De plus, Anna Recker m’éclaire davantage encore en me citant cette phrase extraite des « Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme » de Friedrich Schiller : « L’homme n’est pleinement Homme, que lorsqu’il joue ». Quel lien avec la poésie ?

Sans doute, est-ce en considérant sa vie et particulièrement son art comme une sorte de jeu, que, d’abord subconsciemment grâce à Schiller et peut-être aussi à son ancien maître-peintre berlinois Heinz Trökes, qu’Anna Recker transforme – façon de parler – Gropius (3) en Rilke. Attention ! Loin de renier sa géométrique, elle s’y accroche, la cultive même précieusement. Se pose néanmoins la question de savoir si l’artiste est bien consciente des hauteurs atteintes en s’élevant peu à peu au-dessus des constructions mathématiques comme son installation au sol « Entropie-hexagonal », qui influent encore sur la plupart de ces créations. Je n’en suis pas du tout sûr car, vu sa patience et son application à m’expliquer les possibilités d’assemblage et d’emboitement de triangles dans un cadre hexagonal donné, ainsi que d’autres raffinements géométrico-ludiques de ses constructions-installations, elle ne me semble pas le réaliser.
En effet, à Maggie Steffen, qui lui demande dans son excellente interview (Tageblatt, 24 octobre 2019) « Ainsi la nature, la poésie, le jeu s’intègrent-ils parfaitement dans votre univers ? », elle indique la nature comme source d’inspiration constante et cite en exemple « ... le symbole de l’eau, le rythme et la forme des vagues. Le jeu des formes, comme le triangle dans le cycle de l’eau. Il pointe en hauteur, quand l’eau de mer s’évapore. Vers le bas, quand elle descend des nuages sous forme de pluie. J’en ressens une certaine poésie. Ensuite le bleu symbolise la couleur du rêve, de l’évasion... ». Voilà, elle se place en spectatrice extérieure. Elle constate, qu’elle en ressent une certaine poésie, celle-ci étant le fait de la nature, de l’eau, tout comme moi je peux ressentir celle d’un jardin ou d’une fleur. Mais elle reste dehors, observe, ne s’y voit pas en créatrice formelle, donc en véritable poétesse elle-même. C’est pourtant bien comme telle, ne lui en déplaise, que je la vois. En fait, elle mériterait bien mieux que ma modeste critique et, si Moussorgski était encore parmi nous, je le prierais de lui consacrer une nouvelle version de ses « Tableaux d’une exposition », que j’écoute justement en me remémorant l’expo. Mais en fin de compte, ce sera à vous de juger !

Née à Bad Laer près d’Osnabrück en 1949, Anna Recker a étudié la conception graphique à la Folkwangschule für Gestaltung, Essen, en 1969 et 70, puis en 1971 et 72 la pédagogie artistique à la Staatliche Hochschule der Künste, Berlin (devenue Universität der Künste Berlin), où elle étudie aussi de 1972 à 78 peinture et sculpture. Les 2 dernières années de ces études elle est Meisterschülerin (disciple supérieure) du renommé peintre Prof. Heinz Trökes, puis – cerise sur le gâteau – elle étudie de 1978 à 81 dans une école d’art privée à Luxembourg, où elle vit et travaille encore aujourd’hui, tout comme à Hattingen, près de Bochum. Aujourd’hui, lauréate d’une bonne quinzaine de prix, voyant ses oeuvres exposées dans de nombreux musées et ayant présenté ses créations dans d’innombrables expositions tant collectives que personnelles, elle vous attend chez Simoncini avec son aussi magistral que mystérieux bouquet « 7 Dekaden – 7 Phasen ».

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Galerie Simoncini, 6, rue Notre-Dame, coin rue Chimay, Luxembourg ville. Ouverte du mardi au vendredi de 12 à 18h et samedi de 10 à 12h et de 14 à 17h ou rendez-vous (Tél. 475515). Expo Anna Recker jusqu’au 17 novembre.

2) N’hésitez pas à consulter son site fort bien documenté https://annarecker.com/

3) Fondateur du style architectural Bauhaus.

Aquatischer Traum

vendredi 8 novembre 2019