Mokhtar El Amraoui : «Dans le tumulte du labyrinthe»

2019, année de la poésie? Et pourquoi ne le serait elle pas? Non, je ne rigole pas, car décidément, du moins en ce qui concerne mon petit cercle d’amis auteurs-poètes, 2019 est sur le meilleur chemin de se voir au moins proclamé année des doublettes. Après Émile Hemmen, qui nous sort à trois mois l’un de l’autre «Un boire sans soif» et «L’âge de la mémoire», voilà Mokhtar El Amraoui qui voit publier, quelques mois après son «Chante, aube, que dansent tes plumes!», par le même éditeur, son dernier-né, «Dans le tumulte du labyrinthe» (1). On en vient à se demander, quel dieu, saint, muse ou autre esprit poétophile a choisi cette année bénie pour éclairer des éditeurs d’ordinaire si rétifs à publier de la poésie, cette fille pauvre des libraires.

Réjouissons-nous en donc et rentrons à présent dans le tortueux, mystérieux, quelque peu tourmenté et tumultueux labyrinthe de Mokhtar! Pas vraiment commode de s’y retrouver, car notre poète rue cette fois dans les brancards, l’air de nous dire: «Vous m’avez vu jusqu’à présent comme galoper dans un manège, chevaucher sur une piste de cirque, participer à une fantasia, ou même courir à Ksar Saïd...». Mais tout cela c’est fini; c’est du passé. Désormais Mokhtar vole, libre et sans entraves. À vous de le retrouver dans ce labyrinthe qui n’a rien de minoen, d’archaïque, de souterrain, mais où, désormais libre comme Pégase, rebelle comme Icare et Phaéton, il veut vous voir voler avec ses mots sur ses mots, dont le vol ne connaît ni entraves, ni delta, ni une quelconque géométrie avienne. Ah, c’est que pour être libres, ils le sont, ses vers et ses poèmes! Ils ne sont pas loin, ses «Arpèges sur les ailes de mes ans», ni «Le souffle des ressacs», ni, encore moins son tout récent «Chante, aube, que dansent tes plumes!» et pourtant...

Se doutant par conséquent, cher lecteur, qu’à vouloir le suivre sur son nouveau cheval ailé avec ta monture accoutumée à ses précédentes escapades, tu risquerais d’y perdre aussi bien sa trace que ton latin, le poète devient peintre et t’introduit dans son recueil de 148 poèmes comme dans une galerie de tableaux de maître. Et moi-même, pourtant incapable de lire trois notes, je me retrouve parmi ces «Tableaux d’une exposition» hors du temps, comme un Moussorgski qui t’inviterait à partager sa composition. Vois donc le somptueux naturalisme du «Pétale de lumière» (2)! «Aussi douce et légère / qu’un pétale de lumière / la demi-lune se faufila dans le réverbère éteint // Il l’attendait de toute sa nuit // Elle en ressortit pleine lune // et du ciel / toute reconnaissante / elle sourit à la sérénade / de son amoureux / qui avait revêtu tout heureux / tout fier / comme pour une céleste baignade / sa nouvelle lumière !». Sublime, n’est-ce pas? Et artistement peint. Envoûtant même, diras-tu, mais rien d’indompté ou d’indomptable! Tout au contraire, on y entre sans bruit, tout en douceur, comme dans l’ombre silencieuse d’un faubourg à minuit.

Bien sûr, c’est vrai pour ce poème, comme pour bien d’autres. En citant Pégase, Icare et Phaéton, je parlais de l’ensemble, non de chaque détail, du sauvage roncier, non de ses douces mures. Mais tu ne perds rien pour attendre. J’y reviens plus loin. Désaltérons-nous d’abord de quelques fruits juteux comme ce «Silence» (3), encore romantique, certes, mais déjà teinté d’impressionnisme? «La lune se noie / dans les cordes de ma soif // Elle tisse de mes appels / sur les berges de mon silence / les rivières de mon attente». Puis, avec «Pagne étoilé», nous voila fins prêts à récolter avec Mokhtar là, où «... Les tourbillons chantonnent / le silence des gerbes / et le lait céleste des faucilles...» (4) sous l’oeil d’un Van Gogh ou de fauves comme Matisse et Derain. Ensuite, toujours en parcourant notre labyrinthe sans logique aucune, nous pourrions trouver Modigliani dans «Solitudes» avec «La belle rêveuse / aux lunes tricoteuses d’ombres...» (5), ainsi que son ami Picasso dans «Le sommeil de Noyé». Tu voulais du tourmenté? Te voilà servi: «... Cauchemars aux mâchoires d’oublis / dans les crevasses d’un ciel décoloré / aux promesses défraîchies» (6).

Sommes-nous à présent au bout du labyrinthe? Bien sûr que non, car le tumulte ne nous a encore qu’effleurés et nous embrassera à bras le corps dans la salle la plus vaste, celle des incontrôlés et des abstraits. C’est ici que nous lirons «Lévitation» avec sa légèreté, ses ombres et brillances à la Zao Wou-Ki: «En apesanteur / ton ombre me chante / l’ivresse bleue des étoiles / et les caresses déchaînées / d’une nuit sans phare // Brillance de l’âme / que ta peau lunaire / sans fard! ...» (7). Etc., mais avec l’abstraction on n’est pas encore sortis de l’auberge. Que dire du surréalisme, présent un peu partout dans cette galerie-labyrinthe, s’insérant dans tous les styles, ou s’y superposant sans vergogne, soudain, là un on l’attend le moins? La réponse t’appartient, l’ami. Tu la cueilleras à travers ta lecture, entre les vers de Mokhtar, qui te laisse glaner dans son jardin poétique, mais sans lui, désormais parti pour d’autres horizons, puisque son cinquième recueil – il vient de me l’annoncer – est déjà en préparation. Pst, c’est un secret (8). Il va de soi qu’on l’attend impatiemment car, ainsi que je l’écrivais pour son précédent recueil, Mokhtar fait de la poésie au quotidien, tout comme monsieur Jourdain fait de la prose; aussi conçoit, forme, lit-il une écriture accessible à tous, loin de l’hermétisme de certains confrères.

De là à me poser presque la même question que dans ma précédente présentation, il n’y qu’un pas, que son ne nouveau recueil ne m’empêche toujours pas de franchir, car ce labyrinthe n’ayant ni commencement ni fin, même Thésée ne risquerait pas d’y trouver un Minotaure, tout aussi absent qu’Ariane. Eh oui, toi aussi, lecteur, en Thésée déconcerté, réaliseras tôt ou tard que le tumulte annoncé est celui d’une foule de vers agencés en poèmes, ici tendres, charmants, ailleurs durs, parfois violents, toujours colorés, mais sans ce fil conducteur visible, qu’une Ariane absente aurait oublié, ou que moi n’aurais su déceler. Halte! Non, ce n’est pas tout à fait cela. Ce tohu-bohu, ce capharnaüm, n’est en fait que notre labyrinthe lui-même, dont l’architecte a renoncé tant au fil qu’aux petits cailloux et qui laisse, cher lecteur, à ton bon vouloir le soin de t’y hasarder, mais sans nécessité autre que ta curiosité. En effet, si ces poèmes forment un ensemble destiné à la possession enchantée du lecteur, même pris un par un ils séduiront les amateurs de poésie des plus exigeants.

Ce disant je pense notamment à ceux qui apprécient, voire aiment la poésie des Mahmoud Darwich, Tahar Bekri et même Ouled Ahmed, mais qui préféreront sans doute le ruissellement plus frais, spontané, abordable, car jaillissant de source et sans doute préféré des nymphes, sinon des muses, de Mokhtar. Je ne doute pas, en effet, qu’il ne vienne à faire partie de l’Olympe des poètes, d’autant plus que son oeuvre ne se limite pas à ces quelques recueils, mais que s’y joint une dense action culturelle, dont l’enseignement, une kyrielle de poésies libres et de fréquentes lectures publiques. Né en 1955 à Mateur, neveu du barde et poète Belhassen Ben Chaabane, dont l’oralité lyrique se perdit hélas souvent en feuillets servant plus tard à l’épicier, puis devenu professeur de français à Bizerte, Mokhtar El Amraoui continue à jouer pour nous, au XXIème siècle de la lyre ancestrale.

Giulio-Enrico Pisani

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1) MAYARA Éditions, Pépinière d’entreprises, Bureau No 1, Rakkada, Kairouan, Tunisie, e-mail: mayara.editions@g­mail.­com, 1ère édition 2019, tous droits réservés pour l’éditeur.

2) Page 69, comment ne pas penser ici aux nuits du maître norvégien Frits Thaulow?

3) Page 145, qui pourrait évoquer un clair de lune de Johan Barthold Jongkind.

4) Page 114, fragment du poème.

5) Page 19, fragment du poème.

6) Page 6, fragment du poème.

7) Page 62, fragment du poème.

8) Le bon jour de Polichinelle !

Freitag 12. Juli 2019