Mignonne, allons voir si la rose…

... eussé-je pu dire, comme à son temps Ronsard dans son «Ode à Cassandre» et poursuivre: «...qui ce matin avait déclose...», ces deux vers devenus depuis un temps l’immortel symbole de la femme fleur. Car c’était bien la femme aux moult fleurs qui me jaugeait, imaginai-je, mystérieuse entre ses cils mi-clos et couronnée d’un immense bouquet, depuis cette invitation titrée Laura Bofill et «Dialogue with nature» reçue il y a peu de la Galerie Schortgen (1). «Tiens», me suis-je dit, «Voilà que Jean-Paul Schortgen a découvert un nouveau talent! Et je n’en doutai pas un instant. Tout me faisait croire, en effet, en voyant les splendides ensembles floraux, la subtile harmonie des couleurs, la finesse quasi-féérique des visages féminins très stylisés, voire à peine esquissés, qui illustraient ce carton, tout me donnait donc à penser qu’il nous présentait une nouvelle artiste, une découverte. Peut-être la découverte de l’année...

Cependant, au fur et à mesure que les jours passaient en attendant la date du vernissage et que je regardais le carton d’invitation posé sagement sur le buffet de mon living, un doute s’insinua peu à peu dans mon esprit. Certes, cette sorte peinture et ce dessin très particulier étaient pour moi du jamais vu. Pourtant, ce nom, Laura Bofill, ne m’était pas inconnu. Une homonymie? C’est fréquent dans l’art. Alors, ne voulant pas attendre le vernissage pour en avoir le coeur net, j’entrepris de fouiller mes archives... Et voilà que parmi mes articles de l’été 2017 m’apparaît le titre «Laura Bofill à la tête du triangle catalan?». Et là, je retrouvai également mention de deux de ses précédentes expos: «Dos pensamientos naturales» ou même sa «Féminidad natural». Vrai qu’elles eussent pu me faire pressentir la Laura Bofill d’aujourd’hui ; mais de là à m’en souvenir...

J’implore votre indulgence, amis lecteurs, car ce qui m’avait alors impressionné et qui m’était resté en mémoire, c’était qu’en dépit des premiers rôles tenus ci ou là par des personnes, celles-ci s’inséraient alors dans des ensembles industriels ou architecturaux leur servant de faire-valoir. Immeubles, gratte-ciels, ponts, rues, rails avec leur fuite ici divergente, là convergente, ailleurs parallèle ou spatiale, donc paysages citadins réceptacles de l’homme qu’ils semblaient parfois écraser ou déterminer, la plupart de ses tableaux étaient empreints d’une certaine sévérité. Sévérité? C’est du passé, enfin, presque, car celle-ci a aujourd’hui cédé à la luxuriance, à l’exubérance, à la floraison de la féminité triomphante, mais d’une féminité qui, malgré sa luminosité florale ne perd rien de sa finesse, de son charme, de son mystère et de sa séduction.

Bien qu’elle n’ait pas renoncé à son inspiration architecturale et géométrique, que vous retrouverez encore dans des oeuvres comme «Dos chicas en la via», «Arquitectura de angulos», «Celo geometrico» ou «Tres en el circul», qui nous rappellent la celle de 2017, c’est une autre Laura Bofill qui vient à nous aujourd’hui. Impossible de faire le tour de la galerie sans penser au printemps qui s’approche. Que dire en effet de ces riches mais chromatiquement sobres buissons floraux formant comme des allégories printanières ou automnales avec des portraits de femmes très stylisés, parfois à peine esquissés que sont «Una mujer explosiva», «Tapada por su naturaleza», «Con-sus-flores» ou autres «Despareciendo II»? Tenez, et pourquoi cette dernière oeuvre ne constituerait-elle pas dans l’esprit de l’artiste une transition vers le nec-plus-ultra, vers «Mujer en la naturaleza», la femme dépouillée de tout décor, artifice, de tout ce qui n’est pas elle? Qui sait? Va savoir ce qui germe, qui passe, qui s’épanouit dans l’esprit de l’artiste! Quoiqu’il en soit, cette scène en noir et blanc, dépouillée, à peine piquée ci et là de bleu ciel, la fleur ayant cédé au fruit devenue femme, sa nature même, promesse et nostalgie tout en un, nous appelle à la suivre, sans cure des branches d’hier qui tendent vers elle leurs bras décharnés comme pour la retenir. Personnellement (des goûts et des couleurs...), j’y vois un pur chef-d’oeuvre!

Pour le reste, vous souvenez-vous encore que Laura Bofill, née en 1983 à Barcelone et dont l’intérêt pour la peinture se manifesta très jeune en profondeur, développa, grâce à la tradition d’une famille toute d’artistes, ce goût pour l’art qui devint sa seconde nature? Simple rappel: après avoir suivi en 2001-2002 une formation à la «Escola Industrial» et des cours de peinture à la «Davinci escola d’art», puis de 2003 à 2006 des études de peinture à l’université «Escola Massana» et de 2007 à 2009 de cinéma à la «Escola de Mitjans Audiovisuals, EMAV», toujours à Barcelone, elle quitte l’Espagne pour Londres. Le paysage urbain, les formes et les volumes des villes deviennent un temps le sujet central de l’artiste. Mais déjà en 2005, son intérêt grandissant pour l’effervescence des métropoles la pousse à s’envoler pour New York, où elle s’inscrit aux cours de dessin de la «School of Visual Arts». La Grosse Pomme deviendra dès lors la clé de son travail. Graphique, mouvante, mystérieuse, elle imprégnera sa démarche, l’éclectisme d’une pratique qui décline aussi bien les médiums (photo, peinture, dessin) que les matériaux (acryl, huile, cire, encre, papier, toile, bois, résine), permettant à l’artiste de multiplier les effets de matière, texture et fini.

Son travail présent n’est toutefois pas absolument simple à comprendre. Certes, on peu se contenter de jouir du résultat, ce qui n’est déjà pas si mal. Beaucoup s’en satisferont. Mais approcher vraiment son ouvrage, le pénétrer, l’épouser le temps d’une expo, ou plus longtemps, offre un bien plus grand plaisir, car cette géniale artiste espagnole ou, plus précisément, catalane, dont les tableaux attendent votre visite, constitue un réel phénomène. Ses réalisations n’impliquent pas seulement une brillante mise en scène artistique de ses idées. Les techniques picturales et graphiques mixtes, qu’elle met en oeuvre (photo, collage, dessin et peinture, ici monochrome, là aux couleurs riches, mais harmonieuses et sans violence, puis glaçure, appliqués, pour cette expo, sur bois, autant d’outils maîtrisés quasi-parfaitement), y contribuent grandement. Sa vision, enfin – admettons-le – parfois énigmatique, fait le reste et vous laisse toute liberté de compréhension.

Au-delà de la saisissante beauté de ses tableaux, la représentation de sa pensée paraît aussi claire au premier abord qu’elle est mystérieuse en profondeur. Le spectateur a du mal à en détacher le regard, une fois saisi par l’esprit – constat ou message? – que l’artiste lui transmet. Certes, en être saisi, captivé, voire ému, ne signifie pas encore avoir compris Laura Bofill. Mais c’est partiellement en cela que réside le charme de ses créations. Esthétiquement parfaites – tout simplement belles, jolies, charmantes –, à l’humain omniprésent, ici au premier plan, là subordonné à ses rêves de bâtisseuse, elles accrochent d’emblée le regard et invitent à pénétrer dans les premiers cercles de leur âme. Et elles font mieux encore: charment le spectateur, le captivent et enfin l’attirent de plus en plus profondément entre les spires de la pensée et de la personnalité de l’artiste, où se reflète la femme en général avec sa complexité et ses contradictions que je vous laisse découvrir.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition mardi à samedi de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h. jusqu’au 6 avril.

Freitag 15. März 2019