José Ensch : toujours et encore

II « Les façades »

Ce 6 février au soir(1), lors de l’inauguration de la salle José Ensch à l’Abbaye de Neumünster, en présence de madame la Ministre Octavie Modert, d’autres éminents intervenants et d’un public fasciné, dont j’étais, a été présenté en même temps que le livre de Jalel El Gharbi, un recueil de poèmes inédits de José Ensch : »Les façades« .(2)

Il s’agit bien de ses derniers poèmes, dont l’éditeur nous informe qu’ils ont été écrits entre septembre 2007 et janvier 2008. Aboutissement de toute une vie dédiée à l’enseignement, à la réflexion et à son expression poétique, ces poésies s’épanouissent dans une sempervirente captation existentielle proclamée à travers toutes ses pages, même quand y résonne l’invitation d’une mort dont l’omniprésence valide la vie. « Voilà une poésie qui est pensée de la vie ? », écrivait Jalel el Gharbi il y déjà 8 ans.(3)

Il y a chez José un lien interactif, échange physique et cosmique – ni mystique ni voué à quelque nébuleuse transcendance, mais, justement, à la vie – entre terre et ciel. Voyez donc page 26/27, quand « La clarinette monte au ciel / et la terre lui répond / dans ses graves sillons... » ! Puis elle se trouve des témoins : « Les montagnes mûrissent / et la mer y consent... » et précise : « ... de toutes ses crêtes ». « De toutes ses forces... » en fait, m’écrit de son côté Jalel El Gharbi et clarifie l’allégorie : « ... qui devient ici de toutes ses crêtes, ce qui est logique puisqu’il s’agit de la mer ».

Suit le « carpe diem » ou le »Vivons l’instant présent !« des poètes : « Sens battre ton coeur / car ton temps est compté ». Et ce splendide poème culmine lorsque « Debout devant les fleurs offertes – jaune soleil – sous un ciel d’averses et de plomb / il rendit grâce / au courage venu d’ailleurs. » Il ? Mais qui est »il« ? Peut-être le chant du poète ? le mystérieux clarinettiste ? José elle-même, encore enfant ? Selon Jalel el Gharbi(4), »il« ne représente en effet pas chez José un pronom masculin, mais un neutre, comme le »das« allemand, comme »das Kind« ...

Oui, comme l’enfant, en fait, une constante enschienne que l’enfant, sempiternelle expression de ce que nous tous, hommes et femmes, devrions savoir précieusement conserver tout au long de notre vie : la faculté de nous émerveiller ou, pour le moins, de nous étonner, nous, dont l’existence, ses impairs, excès et hurlements ont terni la fraîcheur d’esprit et émoussé les sens. Nous le lisons page 11 : « Cerises derrière le mur / Et l’enfant immobile / Cueille de tous ses yeux... », page 20 : « Rives désertes / sans nul bateau / mais les voiles blanches / qui habitent l’enfant / comme un secret qui éclate // Nul bateau / Rives désertes / mais les pas de l’enfant sur le sable vierge / que les mouettes viennent inspecter », page 21, « Ne crains, l’enfant / il y a la terre qui te porte... » et encore page 21, « ne crains, l’enfant, les vagues qui effacent tes traces Elles en auront mémoire / sans que tu le saches ».

C’est que, chez José Ensch, l’enfant ne requiert point de grand savoir au sens courant du terme. Il sait ce qu’il doit savoir, et les voiles blanches des bateaux qui l’habitent n’ont même pas besoin de peupler la mer pour exister. Ce n’est certes pas l’enfant vu par José qui ira demander à un pilote perdu de lui dessiner un mouton. L’enfant de la poétique enschienne fait plutôt penser à Giotto, le gamin dont le dessin émerveille Cimabue. Il arrive pourtant, que l’enfant soit perplexe, un peu troublé, comme page 25 : « Voici la naissance / d’autres ciels / mais il ne sait les déchiffrer / l’enfant // L’enfant muet / auquel pourtant nul nuage / ne barre les chemins ». Mais en fin de compte, il n’en a cure et assure – page 31 – la continuité de la poésie, donc du poète : « Ciel couché, ciel debout / et danse l’enfant / paré des bijoux de la morte // Nulle larme, nulle pluie / sauf le coeur qui bondit / tel un astre sans nom... ». Mais nous trouvons également page 33 un « ... enfant de couleur... », ainsi que page 54, un poème où « Les syllabes du vent / ne forment aucun mot / mais (où) l’enfant comprend leur chant ».

Cependant, comment pourrais-je, modeste correspondant culturel, examiner, percer, dévoiler en ces quelques colonnes les mystères de la pensée enschienne qui posent bien de questions aux plus éminents spécialistes !? Et, si en attendant plus savant que moi, nous nous contentions de la beauté de sa poésie et de ses vers lumineux au verbe finement ciselé ! Tenez ! Que dites-vous de cet envol ?

« Danseuse céleste / peuplant les orages / toi / violoncelle et violon / tes cordes de jubilation / tes cordes de recueillement / dans tous les alcools / qui bouleversent la mort... ». José en appelle-t-elle à l’Apsara de la mythologie Khmer, cette nymphe du ciel, symbole du plaisir des sens et de l’esprit, qui, arrachant le poète à l’ascèse grâce à »tous les alcools« (génies ? muses ? plaisirs ? sensations ?) le plonge dans une jubilation quasi-dionysiaque ? Ou bien José ferait-elle allusion à »Alcools« , le recueil de Guillaume Apollinaire, lorsqu’il s’évade entre les laitances célestes et clame : « Voie lactée ô soeur lumineuse / Des blancs ruisseaux de Chanaan / Et des corps blancs des amoureuses / Nageurs morts suivrons nous d’ahan / Ton cours vers d’autres nébuleuses... » ?

Si les allégories, symboles, rappels et allusions de José ne sont pas toujours – c’est le moins qu’on puisse dire – univoques, et qu’elle laisse au lecteur plein de liberté, c’est que sa poétique se veut, tout comme elle-même et ses lecteurs, essentiellement libre. C’est par conséquent cette liberté aérienne, où l’esprit fait fi de toute servitude physique, spirituelle ou sociale, qui lui permet de s’élever et de nous transporter avec elle sur la crête d’une vague qui n’hésite pas à aller frôler le ciel. Et allez savoir pourquoi, en écrivant ces lignes, le tympan de mon esprit se met à vibrer aux paroles de cette superbe chanson d’Hervé Cristiani, dont le refrain m’effleure chaque fois que je pense aux poètes du passé-présent et particulièrement à José Ensch : « Il est libre Max ! Il est libre Max ! Il y en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler... »
Et José d’encourager page 45 chacun parmi nous à en faire autant : « Épouse le rythme / du vent et de sa voix / Épouse son chant / sa rage et sa fin / parmi les frondaisons... » Comment résisterions-nous à un tel appel, amis lecteurs, comment ?

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1) V. mon article dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 3.2.2009 (peut aussi être consulté sur www.zlv.lu après clic sur Kultur.

2) Paru dans la nouvelle collection « hors-série » des éditions Estuaires, ce très beau recueil tiré sur papier conqueror vergé blanc cassé 160g, peut être acheté au Prix de 15,- EUR dans les librairies ou moyennant virement au CCPL des Éditions Estuaires : IBAN LU90 1111 0047 4589 0000

3) d’Land du 15 juin 2001 : www.land.lu/html/dossiers/dossier_luxemburgensia/ensch_150601.html
4) Dans « José Ensch : Glossaire d’une oeuvre. De l’amande... au vin », page 45.

Giulio-Enrico Pisani

mercredi 18 février 2009