Les « Nouveaux Caprices » de Roland Schauls

Voilà une bonne dizaine d’années que je découvris et pus vous présenter une grande exposition en solo du peintre Roland Schauls aux cimaises de la Galerie Clairefontaine(1), à une époque où sa réputation était déjà largement acquise et sa place d’honneur parmi les meilleurs peintres luxembourgeois solidement affirmée. Certes, le Roland d’alors n’est pas précisément celui d’aujourd’hui et son expressionnisme, où l’on décelait jadis une certaine influence du grand Joseph Kutter, s’en éloigna petit à petit au fil du temps pour voler vers des horizons nouveaux, encore plus libres et dégagés des traditions d’une figuration servile. Aujourd’hui, le processus se poursuit, se concentre sur l’humain, c’est-à-dire sur les personnages et les caractères, sur ce que Roland considère essentiel. Délaissant par conséquent les ambiances casanières et les arrière-fonds citadins, qui contribuèrent pourtant à sa renommée, il va parfois jusqu’à dématérialiser l’oeuvre, voire à se limiter partiellement à l’esquisse brute. Premiers signes avant-coureurs de futures abstractions ? Qui sait ?

Une constante chez Roland m’amène d’ailleurs à écrire une fois de plus que, s’il a conservé dans ses « portraits » drolatiques ou ironiques un peu de cet aspect « pose » si proche d’un Joseph Kutter, ses « arrêts sur image » dans ses mises en scène sont tous centrés autour des personnages, dont ils renforcent considérablement l’expressivité. Enfin, pour l’heure, il semble encore vouloir en rester à un expressionnisme très libre. Aussi, retrouvons-nous dans les deux espaces de la Galerie Clairefontaine, à quelques nuances près, cette charmante sarabande de caractères, formes et couleurs, où Roland étonne, épate une fois de plus, par la fraîcheur sempervirente de son ouvrage. Schauls for ever ? Reconnaissable entre tous ? Bien sûr ! Mais de légères évolutions de style suffisent-elles à compenser un rien de répétitif ci ou là ? Après mûre réflexion, oui, sans aucun doute, car il est absolument sûr et certain, que ses aficionados ne demandent pas mieux. Et cela d’autant plus, qu’en dépit de leur indéniable parenté, aucune de ses oeuvres ne ressemble à l’autre et que, sans exclure ci ou là des ressemblances, on leur cherchera en vain, du moins à ma connaissance, une quelconque gémellarité.

Excepté quelques rares semi-abstraits, Roland peint aujourd’hui surtout des portraits de femmes, moins souvent de jeunes hommes. La plupart du temps, les premières son représentées en entier debout sur des toiles au format vertical(2) souvent très minces. Exemple : l’élégante dame debout, peut-être devant un miroir, que nous ne voyons pas, peinte sur une toile 180 x 30 cm mystérieusement intitulée Der Coach ist nicht abgeneigt, où elle semble hésiter à rester habillée en chic, ou à se changer en sportive, le titre pouvant signifier « L’entraîneur (répétiteur, ou moniteur) n’est pas opposé ». D’une harmonie chromatique parfaite, l’habillement sombre valorisé par une veste couleur prune pourpré tranchant sur des chairs roses et un fond polychrome pâle, ce portrait représente, tout comme la plupart de ses autres tableaux, une scène en soi, i.e. le rendu d’un instant psychologique, imaginé, certes, mais très vrai.

Ailleurs apparaissent également des formats horizontaux, souvent plus grands, représentant généralement des scènes « sociales », où les personnages restent ses sujets principaux, les paysages, secondaires, ne servant qu’à les situer et à les encadrer. Exemple : le 80 x 220 cm Im falschen Fach, ce qui peut se traduire par « Dans le mauvais (ou faux) compartiment ». Va savoir ce qui se passe dans les compartiments d’un cerveau d’artiste ! Peint en 1990 et retravaillé (übermalt) en 2017, il dépeint une scène estivale avec trois vacanciers : deux jeunes femmes quasi-nues, dont l’une tenant un fruit et une couronne de laurier, assise à une table où gît un calmar et l’autre assise entre les genoux d’un jeune homme complètement vêtu, lui. Quoique la mise en scène soit très différente de celle du célèbre « Déjeuner sur l’herbe », le clin d’oeil à Édouard Manet est évident. Reste qu’aujourd’hui l’indifférence affichée des protagonistes et l’expression de l’une des femmes, dont le visage semble dire « et alors, ça vous dérange ? », qui tant choqua les contemporains du grand impressionniste français, est moins marquée et ne troublera de toute façon plus grand monde de nos jours. Tout au contraire, je pense que bon nombre d’entre vous sauront apprécier ce zeste d’espièglerie qui se fait jour dans l’oeuvre de Roland Schauls et que l’on retrouvera également dans quelques autres de ses toiles.
Quoiqu’il en soit, amis lecteurs, il est clair que je ne peux continuer à vous décrire de manière aussi détaillée la bonne cinquantaine de tableaux qui se trouvent à la galerie. Aussi vous citerai-je encore juste quatre tableaux parmi les « Nouveaux Caprices » de Roland Schauls, qui m’ont personnellement le plus impressionné et amusé. La première de ces perles picturales est représentée par Die Kunst der Verwirrung, où une jeune femme assez légèrement habillée en blanc, assise à une table mise pour le thé, brandit ce qui pourrait être un morceau de racine, ou une ceinture, ou autre chose de semblable. Le titre se traduisant par « l’art de la confusion (ou de l’embrouille) », je vous en abandonne volontiers l’interprétation. Dans mon quatrième préféré, une lectrice pourvue de nombreux livres, bien habillée, elle, en blanc et prune, est censée illustrer le titre Jetzt ein Schwimmbad, où j’ai du mal à reconnaître « Maintenant une piscine ». Et vous ? Et que dire de ces deux petits chefs-d’oeuvre gentiment érotiques que sont les deux toiles aux titres nettement plus parlants de Weiter so, « Continue ainsi » et Wie geht das weiter ? « Comment cela continue-t-il ? » Tout comme par le dessin et la peinture, ces deux compositions aussi charmantes que magistrales, semblent encourager par leur titre le spectateur à imaginer la suite du déshabillage des jeunes dames représentées. Etc., etc., à vous donc d’aller découvrir le reste de l’exposition !

Roland Schauls est né à Luxembourg en 1953 et a étudié, de 1974 à 1982, l’éducation artistique et la graphique libre à l’académie des Beaux-arts de Stuttgart, ville où il continue à vivre et à travailler, tout comme au Luxembourg. Également membre du Deut­scher Künstlerbund, Berlin, autant dire qu’il est bien placé pour s’affirmer en tant qu’ambassadeur de la peinture luxembourgeoise en Allemagne, mais aussi à travers le monde. N’a-t-il pas déjà exposé d’innombrables fois un peu partout en Allemagne et au Luxembourg, mais aussi en Suisse, Espagne, Tchécoslovaquie, URSS (en 1990), au Brésil et ailleurs !? Mais en dépit du vaste éventail de ses sujets, motifs et scénarios, la peinture de Roland n’en reste pas moins typiquement luxembourgeoise. Ses personnages ont beau pouvoir se retrouver n’importe où à travers le miroir des vanités occidental, ils n’en sont pas moins associés à l’une de ses expressions les plus micro-bourgeoises bien de chez nous. Il me fait penser sous cet angle à une sorte d’Honoré de Balzac né à notre époque au Grand-duché, et ayant choisi le pinceau plutôt que la plume.

Giulio-Enrico Pisani

(1) Galerie Clairefontaine, Luxembourg ville, Espace 1, au 7, place Clairefontaine et Espace 2, au 21, rue du St. Esprit (à deux pas de la place Clairefontaine). Ouvert du mardi au vendredi, de 14h30 à 18h30, et le samedi de 10 à 12 et de 14 à 17h. Expo Roland Schauls jusqu’au 22 décembre à l’Espace 1, et jusqu’au 24 novembre à l’Espace 2.

(2) Format vertical, ou portrait, ou à la française : format, où la plus grande longueur est sur les côtés.
Le format horizontal, ou paysage, ou à l’italienne : a les côtés les plus longs en haut et en bas.

vendredi 9 novembre 2018