José Ensch : toujours et encore

I. Tunis – Luxembourg

Ah comme j’aimerais l’avoir déjà connu, le Livre de Jalel el Gharbi(1), « José Ensch : Glossaire d’une oeuvre. De l’amande... au vin »(2), lorsque je l’entendis lire ce soir là, José, un soir de janvier, un soir de 1998, son Dans les cages du vent !(3) Et combien mieux eus-je pu tenter partager avec elle ces charnières du temps, dont Jalel, ami tellement plus récent que José, illumine dans son Glossaire la conscience bleue par une symbolique de la pureté que représenterait le bleu du ciel, le bleu de la poétesse ? Bleu roi, bleu nuit, bleu d’orient, bleu Ensch ? Le lien peut paraître élémentaire. Erreur ! Cela fait en effet un bout de temps que Jalel El Gharbi, chez qui cet ouvrage était peut-être en gestation inconsciente, cueille déjà les mots dans le pré enschien. Mais sa conception remonte à octobre 2007. « L’idée de ce glossaire est née lors de la dernière biennale de poésie de Liège. José – déjà très affaiblie – y était venue pour la première fois », me confirma Jalel qui écrivit également il y a peu :

« Dans ses recueils (...) les mots sont comme investis d’une autre signification. Cela va de l’abeille qui n’est plus ni son miel, ni son essaim, ni son désir de fleur mais désir de profondeur au vin qui n’est plus ni sa couleur, ni son ivresse, ni sa bonification, mais un autre nom possible de l’écriture en passant par le bleu qui peinturlure son univers et qui n’est ni la couleur du ciel, ni la celle de la campanule ni même celle du bleuet, mais celle de l’harmonie sonore. »(4) Quelle différence avec le bleu de tant de poètes contemporains ! « N’y a-t-il pas un gouffre », confiais-je ce 8 février au blog de Jalel, « entre les »bleu oeillères« , »bleu fuite« , »bleu rêve« et »bleu mensonge« trop communs en poésie où le bleu ne représente souvent que le déni du réel » et l’exquise matérialité des « bleu » de la poésie de José ? ». Et Jalel de me répondre : « Oui, ce gouffre est bien réel et il me semble qu’il résulte de ce que le bleu chez José Ensch est surdéterminé par sa dimension autobiographique : il rappelle des objets de l’enfance, du réel cela même que la vie, la poésie transcendent. Oui, il y a un traitement du bleu propre à José Ensch. »

Ah, s’il avait existé en mai 2006, cet étonnant glossaire, je n’eus sans doute pas écrit, en présentant »Prédelles pour un tableau à venir« : … José Ensch compréhensible, intelligible, déchiffrable ? C’est moins certain. En tout cas pas donné (...) En 1997 elle écrit déjà »Dans les cages du vent« : »... c’est beaucoup plus loin / que sonnaient les soleils / sur le ciel en arrêt« , tout aussi exquis et... sibyllin »(5) ! C’est que le Glossaire de Jalel, ouvrage aussi fin qu’érudit, mais forcément non exhaustif(6), offre au lecteur non seulement les clefs à la poésie de José, mais aussi le moyen de les fabriquer à partir des mots cités. À propos »bleu« , Jalel nous dit encore qu’« il se fait objet plus épais que tous les brouillards » comme dans les vers de José « ... bleu si foncé / qu’aucun navire n’y pénètre vraiment ». Mais il est aussi « surdéterminé par une valeur affective » dans « Le tablier à carreaux bleus / issu d’une nuit ouvrière » ou encore dans « le petit vase bleu sous un lointain soleil ».

Et je pourrais continuer longtemps, tant c’est avec délice que je me perds dans ces trois pages de poétique bleue où, après un silence sur le sucrier bleu d’Iva Mrázková, l’on s’envole comme l’oiseau que nous retrouvons sous »Chant…« , ou comme ce »collège des oiseaux« auquel José prétend à l’honneur d’appartenir. Ainsi défilent devant nos yeux éblouis les paroles de José, mots souvent communs, usuels, que nous employons sans même y penser, sans être en tout cas conscients de tout ce qu’ils signifient, sous-tendent, peuvent représenter, symboliser, nous dire au-delà de leurs significations premières. Mais ce qui est étrange et ne manquera pas d’étonner tous ceux qui voient plein de difficultés à la lecture et l’entendement poétique (j’en suis), c’est que les significations dévoilées par Jalel dans le « thésaurus » enschien, sont souvent plus proches de la réalité vécue – en tout cas par José – que celles des dictionnaires. Prenez donc le mot « Lent » !

Son sens le plus courant selon Littré est « Qui manque de promptitude, d’activité, qui tarde... ». Jalel, lui nous libère de la froide abstraction, pour nous faire vivre ce que vécut José, l’espace « qui se rapproche le plus du figement pictural » : « Il y eut des mots, des lumières et des plantes si lentes / qu’elles auraient pu peupler un nid peint... ». Dans « La paume de sa main a des veines lentes / tels de bateaux sur les eaux des chemins de halage ». L’auteur voit la poétesse associer la lenteur au flux sanguin et au rythme des haleurs. Mais peuvent aussi être lents les lauriers, ce lamento, ces angles, cette lumière que nulle autre ombre n’efface, les gestes de la forêt qui est entrée dans la chambre de l’aïeul sur de grandes voix d’océan sans déranger les feuilles pour entrer, ainsi de suite...(7) Convenez-en, amis lecteurs : la lenteur enschienne est bien plus sentie, explicite, matérielle, charnelle même qu’un quelconque »qui tarde« ou »qui manque de promptitude« .

Non ? Ne vous en faites pas ; j’avais naguère la même impression. Je ne comprenais pas le naturel, la simplicité, la proximité au vécu de tout un chacun de cette poésie. Déformation scolaire, sans doute, logique prosaïque, lest du »a+b=c donc c-b=a« ; rien à voir avec le monde poétique où évolue l’auteur. Poète lui-même, Jalel El Gharbi nous initie via ce glossaire non seulement à décoder un fragment du vocabulaire de José Ensch, mais également à la compréhension, plus intuitive et organique que logique et littéraire, de sa poétique.

***

1) Jalel El-Gharbi enseigne à l’université de La Manouba-Tunis. Il est critique, poète, poétologue et essayiste et a déjà publié seul ou collégialement une dizaine d’ouvrages, ainsi que d’innombrables articles.

2) Ce beau livre d’art/album, densément et artistement illustré par Iva Mrázková, est édité par l’Institut Grand-ducal, section des Arts et des Lettres et coédité/diffusé/distribué par mediArt, 31 Grand-rue, L-1661 Luxembourg, tel.2686191, au prix de 38,- EUR.

3) José Ensch : »Dans les cages du vent« , recueil de poèmes, illustré par Marie-Paule Schroeder. Edit. Phi, L’Orange bleue, Institut Grand-ducal Luxembourg.

4) Lire l’article entier sub jalelelgharbipoesie.blogspot.com/2009/01/le-grand-pan-de-mur-jaune.html.

5) V. mon article dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 24.5. 2006

6) Qu’est-ce qui guida El Gharbi dans son choix de gloses ? Où figure p.ex. »enfant« , pourtant aussi fréquent qu’éloquent chez José Ensch ? Peut-être en négatif dans »bleu« ? « Le bleu est chez José Ensch la couleur de ce qui n’est plus, de ce qui n’a jamais eu lieu (un enfant), de ce qui se dérobe aux sens (...) et de ce qui est là, immédiatement présent dans l’évidence de son être là », écrit Jalel dans son blog susmentionné.

7) Ici, je ne cite pas exactement José Ensch. Les mots de cette phrase lui sont empruntés, mais re-agencés librement. Me pardonnera-t-elle cette modeste liberté dictée par le style ? J’y transforme certes du 220 V en 6 V, mais puis – je pense – mieux m’expliquer.

à suivre

Giulio-Enrico Pisani

mardi 17 février 2009