»Rétrospective« & »Douleur et poésie« à la Galerie Clairefontaine

Venant de la ville haute, via les trois places – d’Armes, Guillaume et Clairefontaine – à travers un Luxembourg que la disparition du Marché de Noël,(Chrësch­tmaart), a rendu à l’humide grisaille hivernale, c’est tout naturellement que le flâneur se dirige vers la galerie Clairefontaine. Et ce sera avec autant plus de plaisir, qu’il ou elle y fera d’étonnantes découvertes. Place Clairefontaine, c’est l’Espace 1 de la galerie et cette fois, justement, je viens d’y découvrir l’immense talent de l’artiste viennois

Alfred Hrdlicka.(1)

Sculpteur, peintre, aquarelliste, dessinateur, graveur et j’en passe, cet artiste partiellement situé dans l’école viennoise du réalisme générée par le »surréalisme autrichien« , mais sans inféodation aucune, a été animé sa vie durant d’une sorte de »frénésie créative« à l’Alfred Kubin.(2) Élève du sculpteur Fritz Wotruba, Hrdlicka naquit en 1928 dans une famille communiste à Vienne où il vient de décéder le 5 décembre 2009, plus marxiste que jamais. Il fut candidat du parti communiste Autrichien aux législatives de 1999 et fut sans doute le co-inspirateur en Allemagne de la nouvelle gauche (Die Linke). Lors de son enterrement, Oskar Lafontaine salua en lui un grand marxiste, mais aussi un médiateur et l’organisateur de sa rencontre avec Gregor Gysi.

Son art fut et reste un cri permanent contre la guerre, la violence, le fascisme et l’antisémitisme, ce qui lui attira la haine des nazis et même des néonazis encore 5 lustres après la guerre. L’écrivaine et journaliste Joëlle Stolz écrit notamment dans »Le Monde« (3) du 13.12.09 : »... ce colosse moustachu à l’oeil bleu était surtout un plasticien, plus connu en Autriche et en Allemagne pour ses sculptures cyclopéennes de marbre ou de bronze, que pour les dessins où il a atteint le sommet de son art (…) Dans un monde chaotique qui a englouti le souvenir des dieux grecs à Auschwitz et à Hiroshima, l’homme n’est plus qu’un corps tourmenté par le désir et la souffrance, et Hrdlicka dessine les culs, féminins ou masculins, comme des volcans creusés de ténèbres.« 

Voilà qui décrit fort bien l’ambiance »Rückblick« (rétrospective), consacrée à Alfred Hrdlicka, toute d’humour, de persiflage, de satire mordante et de puissance sisyphienne, où le découragement et l’amertume finissent toujours par céder au combat de l’homme indomptable. C’est cette atmosphère sous tension portée par une quinzaine de bronzes et une trentaine de graphismes (pastel, aquarelle, crayon, feutre, techniques mixtes, gravures selon diverses techniques) qui fait frémir ces jours-ci l’Espace 1 de la galerie ! Mais il est temps d’aller jeter un coup d’oeil à l’Espace 2, où nous retrouvons

Dieter Appelt

et son expo »Schmerz und Poesie« , c’est-à-dire »souffrance et poésie« . Une vieille connaissance, que cet artiste, il est vrai, puisque je vous ai déjà parlé de lui dans le cadre de plusieurs expositions collectives et notamment en juillet 2008 et encore récemment en décembre 2009. C’est cependant la première fois que je le découvre chez Clairefontaine avec une vingtaine d’oeuvres et que je puis lui consacrer quelques lignes. C’est donc tout l’espace 2, au 21 rue du St-Esprit, qui est consacré – rez-de-chaussée et 1er étage – à ce photographe aussi universel qu’inclassable. Auteur de photos mondialement célèbres comme »Der Fleck auf dem Spiegel, den der Atemhauch Schafft« de 1979 (la tache sur le miroir que crée l’haleine), ou comme le splendide »Tableau Oppedette« de 1980, que vous trouverez aussi chez Clairefontaine, il imprime son génie sévère et profondément pessimiste aussi bien la photographie, qu’à la vidéo, au cinéma, à la sculpture ou au dessin.

Né en 1935 à Niemegk, dans le Brandenbourg, Dieter Appelt étudie d’abord la musique à Leipzig, puis la photographie aux Beaux-arts de Berlin avec Heinz Hajek-Halke, sans doute l’un des plus grands maîtres de la photographie expérimentale du vingtième siècle. Appelt s’établit ensuite à Berlin où il vit et travaille actuellement. Je dis »travaille« , oui, mais quel travail, que celui de ce forgeron équilibriste des brillances les plus sombres ! Son imagerie photographique n’ignore certes rien de ce que la lumière éclaire, mais son imaginaire peuple son oeuvre, par la mise en scène de sa dramaturgie particulière, de tout un monde d’avatars tourmentés. L’être humain et surtout lui-même, en est le sempiternel modèle. Quelque critique d’art – je ne sais plus qui, ni où – a écrit que toute son oeuvre n’était qu’autoportraits.

Je n’irais pas jusque là, mais il pourrait y avoir du vrai dans cette affirmation, si l’on considérait le »moi« de l’artiste comme expression du collectif humain souffrant débarrassé (libéré) de la somme des »surmoi« individuels. Notez, amis lecteurs, qu’à l’instar de la majorité des artistes allemands contemporains, Dieter Appelt ne cherche nullement à plaire. Aucune quête de la beauté pure, aucune grâce, tout au plus trouve-t-on chez Appelt une recherche esthétique de l’équilibre, des rapports fugitifs entre ombres et lumière. C’est presque par hasard que certains de ses clichés vous paraîtront jolis. Artiste imprégné d’un sens tragique de la vie, que, à l’opposé de Miguel de Unamuno, aucun dieu ne l’aide à transcender, on le dirait vouloir s’y abandonner en un combat tenace, mais désespéré. Sa parenté culturelle avec Alfred Hrdlicka est évidente, mais le cheminement est tout autre, et si l’oeuvre du peintre-sculpteur autrichien évoque le calvaire de Sisyphe, le combat de Dieter Appelt tient, lui, davantage du Prométhée.(4)

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1) L’exposition »Rückblick« des oeuvres de Alfred Hrdlicka peut être visitée jusqu’au 20 février dans l’espace 1, 7 place Clairefontaine, lorsque l’espace 2 de la galerie, 21 rue du St-Esprit, à deux pas de la place Clairefontaine, est consacré à l’exposition »Schmerz und Poesie« du photographe Dieter Appelt. La galerie est ouverte mardi à vendredi de 14,30 à 18,30 h et samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h.

2) Lire mon article dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 6.1.2006 : »Alfred Kubin : Au coeur du fantastique« 

3) Lire l’article complet sub www.lemonde.fr/.../alfred-hrdlicka-artiste-autrichien_1279846_3382.html

4) Lire aussi l’excellent article de Michel Ellenberger sur www.exporevue.com/magazine/fr/appelt.html

Giulio-Enrico Pisani

mardi 2 février 2010