Gisèle Freund nous raconte Frida Kahlo et Diego Rivera

Avant de vous présenter la deuxième exposition du mois de mai à la galerie Clairefontaine (1), voici un bref raccourci sur une vie de femme aussi prenante qu’un roman: la biographie abrégée de Gisèle Freund (Berlin 1908 – Paris 2000. Sociologue et photographe d’origine juive et membre d’un groupe communiste (2), elle fuit l’Allemagne nazie et achève ses études à Paris en 1936. Devenue française par mariage la même année, elle réalise des portraits en couleurs avant l’heure, comme ceux d’Henri Michaux et Susana Soca. Amie de l’éditrice, écrivain et poétesse française Adrienne Monnier, elle côtoie de nombreux écrivains qu’elle immortalise en des portraits devenus célèbres. Citons notamment Virginia Woolf, James Joyce, Colette, Montherlant, Garcia-Lorca, Malraux, Henri Michaux, Michel Leiris, Cocteau, Marguerite Yourcenar, Sartre, Simone de Beauvoir, Beckett, Camus, Soljenitzine, Gide, Huxley, ou Pasternak. Pendant la 2e Guerre mondiale, elle part pour l’Argentine, où l’accueille l’écrivaine, essayiste et éditrice Victoria Ocampo et s’y lie avec Borges, Maria Rosa Oliver, Bioy Casares et les membres de SUR (3). En 1943 elle rapporte de Patagonie et de Terre de Feu des paysages puissants, rentre en France en 46 et travaille à partir de 48 pour l’agence Magnum comme photojournaliste. En 1950, forcée de quitter l’Argentine suite à son reportage dans Life sur la vie de luxe d’Eva Perón, elle se réfugie en Uruguay chez Jules Supervielle, puis chez Ingeborg Bayerthal. (4)

Mais Gisèle Freund photographia aussi de nombreux artistes comme Man Ray, Matisse, Bonnard, Duchamp et, justement, Frida Kahlo et Diego Rivera. Elle ne réalisa quasiment jamais ses portrait sur simple commande ou par pur devoir, mais essentiellement par curiosité (pensez à sa formation de sociologue), goût photographique et passion. Et c’est justement cette passion que vous ne pourrez manquer ressentir en plongeant dans la riche et attachante série d’oeuvres d’art exposée chez Clairefontaine. «Je n’ai jamais photographié que des auteurs ou des artistes que j’aimais et que j’avais envie de raconter», dit-elle, bien avant de me permettre, sans le savoir, par l’intermédiaire de sa grande aficionada, Dr. Marita Ruiter, propriétaire et animatrice de la galerie, de présenter quelques-unes de ses créations. Cependant, me voilà encore obligé de faire profil bas et d’en appeler brièvement à un authentique journaliste, infiniment mieux documenté et plus compétent que moi.

Comment résumerais-je en effet, sans connaissances pointues, dans le cadre de cette brève présentation d’expo, l’essentiel du périple de Gisèle Freund de l’Allemagne d’Hitler à la France de Blum, puis de l’Europe en guerre à travers l’Amérique du Sud jusqu’à un Mexique encore ouvert alors à toutes les visions et espérances? Sa vie fut aussi bien un véritable roman que le fascinant portrait de ce terrible deuxième tiers du 20ème siècle, encore vécu, du moins en partie, par nombre d’entre nous. Quant à l’album-photo de l’un parmi les plus beaux chapitres de ce roman, celui que Gisèle Freund vécut auprès du couple mythique et tumultueux formé par Frida Kahlo et Diego Rivera, nous en découvrons la quintessence à Luxembourg, aux cimaises du 21, rue du St-Esprit. Et cette quintessence, c’est le grand journaliste cofondateur et directeur artistique de l’Agence et de la Galerie VU, Christian Caujolle, qui nous la présente dans un splendide article dont, faute de pouvoir l’égaler, je vous citerai ci-dessous quelques extraits (5).

«Quand, en 1950, Gisèle Freund arrive au Mexique, elle veut, avant tout, rencontrer le couple terrible et mythique que forment Frida Kahlo et Diego Rivera. Si elle s’attache au travail du muraliste (6) (...), elle est (...) vite, très proche de Frida, le personnage principal de cette saga amicale qui, dans la «maison bleue» de Coyoacan, au sud de la ville de Mexico, est la demeure du couple et l’atelier de la peintre (...) Comme à son habitude, et avec une haute idée de ce que doit être le témoignage, la photographe documente, enregistre, recherche ce qui a du sens (...) Pour approcher Diego Rivera, Gisèle Freund (...) s’adapte à la dimension gigantesque du personnage comme de ses projets – son temple, ses fresques – et elle (...) perd presque l’artiste au sein de ses créations démesurées (...) De ses deux années au Mexique, Gisèle Freund (...) a constitué une documentation unique, aujourd’hui versée à l’histoire, mais, de ce grand ensemble, c’est incontestablement le couple Frida et Diego qui ressort comme une aventure, humaine et visuelle, absolument unique. Et sans doute, plus que tout, cette forme de complicité sensible d’image en image entre la photographe et la peintre, entre deux vies singulières de femmes singulières qui créent des images pour s’exprimer, se dire, dans la beauté comme dans la douleur, et qui sont, à leur époque, des exceptions...».

La rencontre de ces deux femmes au destin exceptionnel, où mieux la voir illustrée qu’ici, à notre portée, dans cette collection de 32 captivants tirages petit format (7) (dont certains originaux signés), où Gisèle Freund la raconte (c’est sa propre expression) pour l’histoire? Nombre de ces photographies (d’aucunes, célèbres, déjà passées, justement, à l’histoire) sont particulièrement significatives et/ou émouvantes. Je ne peux pas, bien sûr, vous les présenter toutes, une par une, mais voici déjà celles que la galerie a publiées dans son invitation. Dans la première, Diego Rivera pose devant l’une de ses gigantesques fresques murales, intitulée «L’Eau, Source de la vie», peinte à Chapultepec, Mexico, lieu mythique pour les Mexicains (8). Comme la plupart des photos de l’expo, celle-ci a été prise en 1951. Les autres quatre sont consacrées à Frida Kalho. L’une représente Frida chez elle à Coyoacán, dans son atelier, avec son médecin, le docteur Juan Farill. Une autre montre encore Frida chez elle, dans son jardin. Dans la troisième on voit Frida dans son lit de souffrance, lorsqu’une autre encore, intitulée plus laconiquement Frida Kalho, Mexico City, la montre, apparemment en pleine forme, fumant à côte d’une figurine précolombienne, qui symbolise la famille spirituelle de l’artiste. Et à présent, amis lecteurs, c’est à vous d’aller découvrir toutes les autres instantanées sur la rencontre de Gisèle Freund avec ce couple mythique dans cette cité pulsante que fut Mexico, jadis refuge de nombreux artistes et intellectuels dans un monde où dictatures et maccarthisme avaient remplacé les empires.

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P.S. : Pour ceux d’entre vous qui voudraient prolonger chez eux la magie de cet univers, voire éventuellement y réfléchir à un éventuel achat, la Galerie a édité un catalogue de l’exposition.

Je vous signale aussi les livres «Frida Kahlo par Gisèle Freund», Editions Albin Michel, Paris, 2013, ainsi que, sur le couple Frida & Diego, «Cher Diego, Quiela t’embrasse», Editions Actes Sud, 1984 et enfin «Gisèle Freund, portrait, entretiens avec Rauda Jamis» de la romancière mexicaine Elena Poniatowska, Editions des femmes, 1991

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Clairefontaine, espace 2, 21, Rue du St-Esprit, Luxembourg ville. Mardi à vendredi de 10 à 18,30 h et samedi de 10 à 17 h, jusqu’au 2 juin.

2) Son communisme continua à la faire persécuter même après la chute d’Hitler puisque après 45 c’est McCarthy qui prit la relève et lui vaudra notamment de devoir quitter Life.

3) Revue argentine littéraire et de sciences humaines créée et dirigée par Victoria Ocampo à Buenos Aires de 1931 à 1966 (Wikipedia)

4) Extrait en grande part de Wikipedia

5) Texte complet et illustré sub www.gisele-freund.com/ PDF/Gis%C3%A8le%20Freund-_Frida%20Kahlo_Diego%20Rivera_crypted.pdf

6) Le muralisme mexicain est un mouvement artistique qui s’est développé au Mexique au début du XXème siècle. Les trois artistes les plus influents (los tres Grandes) associés à ce mouvement sont Diego Rivera, José Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros. Exemple lus récent: Julio Carrasco et sa Sintonía Ecotrópica de 80 m2 réalisé en 1997 (Wikipedia)

7) Très différents, mais compris, en gros, entre 16,8 x 12 cm et 31,9 x 26 cm

8) Chapultepec est une grande colline, située au Sud-ouest de la périphérie de Mexico et fut toujours un lieu spécial pour les Mexicains depuis que les Aztèques y construisirent une implantation temporaire lorsqu’ils arrivèrent du nord du Mexique dans les années 120 (Wikipedia)

Diego Rivera pose devant l’une de ses gigantesques fresques murales, intitulée «L’Eau, Source de la vie», Chapultepec Mexico City

Dienstag 8. Mai 2018