Amina Saïd : « Chroniques des matins hantés »

Voilà le titre de ce recueil (1) de poésies ou réflexions poétiques, joliment illustrées de fééries polychromes à charmer aussi bien la vue que l’esprit. Ses poésies ou éruptions poétiques – j’oserai dire poético-philosophiques, mais libres de toute prétention – aussi réflexions, pensées, aphorismes, nous sont présentés réunies sous une ravissante reliure. Et le fait que ce recueil soit ajouré d’une galerie de peintures, ici faussement abstraites, ailleurs semi-figuratives, de ce poète et artiste polyvalent qu’est Ahmed Ben Dhiab, ne peut que mieux éclairer ça et là les pénombres du texte de jours s’ouvrant sur des luminosités d’espoir. J’adhère en outre sans réserve à ces phrases du poète et critique Jean-Paul Gavard-Perret, où il affirme que « Les poèmes d’Amina Saïd témoignent d’une sensualité et d’une « mystique » très particulières en des cérémoniels qui permettent à la poétesse de découper des temps à la fois d’admiration et de réflexion. » J’aime la poésie par-delà toute prétention. J’aime découvrir et savourer ses rythmes, arythmies, harmonies, fantaisies et libertés, même si elles troublent, exigent l’effort de l’explorer, d’en accepter les surprises et les voir se muer en adhésion, d’y pénétrer enfin avec vous, amis lecteurs, d’y être « nous » avec la poétesse. Ainsi pourrons-nous savourer, vis-à-vis d’une superbe illustration à l’abstraction trompeuse car saturée de signes parlants, symboles et écritures d’Ahmed Ben Dhiab, ces quelques vers du premier poème, du début donc, intitulé, comme il se doit, « ici rien ne commence ». Ah, oui, j’oubliais, ne cherchez dans les vers d’Amina Saïd ni ponctuation ni majuscules, ces béquilles de la prose en voie de disparition depuis Cendrars ; vous saurez vous en passer. Elle vous en abandonne le placement. Laissez-vous doucement bousculer par ses apparentes contradictions, ses oxymores qui sont simplement tels parce que dans la vie tout blanc a son noir, tout vide son plein, tout sommet ses abimes et tout rire ses pleurs. Voyez vous-mêmes : « ... sans voix nus dépouillés

sourds à tout écho

aveugles aux signes

solitaires en des lieux

improbables nous sommes

et ne sommes pas ».

Reflets philosophiques spontanés, bruts de subconscient, donc non élaborés, à peine façonnés de raison, ces vers n’en sont pas moins, ou sont, justement à cause de leur naturel, poésie, tout comme dans son deuxième poème dont les derniers vers font un bel aphorisme, ou mieux encore, un de ces tropismes qu’affectionnait Nathalie Sarraute :

« ...nous ne sommes qu’un fragment du réel

ombres éprises de la lumière

qui un jour nous sollicite ».

Mais ces premières fumeroles, rejets de sentiments encore tranquilles, perception quasi-stoïque de philosophe, peuvent tromper et cèdent bientôt à des laves qui peuvent charrier le drame, comme dans son poème « les portes de la mémoire », voire le tragique dans « la mort lente de la lumière ». Plus loin, vers son « nous n’avons pas la réponse », le ton s’apaise, pour ensuite passer à volonté tout au long du recueil, notre poétesse (ou son subconscient) refusant de se plier à quelque rythme ou règle, du moderato au crescendo et du mezza voce au forte et inversement.

Dans sa thèse « Amina Saïd : de la fulgurance à la simplicité » (2), l’essayiste Denyse Therrien écrit d’ailleurs aussi : « Ses textes varient en longueur, en intensité dramatique, en verve, dans leur forme, leur rythmique, l’intonation qu’ils forcent chez le lecteur ». Et d’ajouter plus loin : « La poésie d’Amina Saïd présente plusieurs lignes de fuite, une manière d’échapper à une saisie facile de ce que l’on appelle d’ordinaire le style (...) Tout comme chacun des recueils reprend ses principales interrogations sur tout ce qui compose la vie, chacun des recueils présente un assemblage de formes hétéroclites... ». Cependant, c’est encore Amina Saïd elle-même qui nous introduit le mieux dans sa poésie, grâce à un poème au titre fort explicite de « tout poème est le bourgeon », s’ouvrant lui-même sur un oxymore caché : le bourgeon, encore fermé, irréalisé, est suivi au premier vers par « d’où jaillit la fleur éclatante du réel », donc du réalisé. C’est la régurgitation poétique qui fait tout à la fois apparaître et concilie les contraires qui s’accompagnent, se chevauchent et se succèdent. Suivent alors deux vers qui font paraître quasiment superflu tout ce que j’ai écrit plus haut :

« tout poème se saisit du réel en un éclair dont la lueur révèle ce qui est caché ».

Quant aux fleurs qui complètent ce poème bourgeonnant – nous revoilà dans le champ des pensées, réflexions et autres aphorismes ! – leur bouquet résume, un peu comme cette strophe ma prose, presque tout ce qui a été dit à ce jour sur la poésie. Et voici quelques-uns de ces rejetons, juste pour le plaisir !

« tout poème est révélation de l’inexprimé et de l’inexprimable des choses »

« tout poème est un oiseau dont le vol imprévisible fait la liberté »

« tout poème réalise la présence absolue du monde en nous »

« tout poème est la monture qui se joue de la somme des obstacles »

« tout poème est l’élan le saut et la monture »...

Née en 1953 à Tunis d’un père tunisien et d’une mère française, Amina Saïd réside à Paris depuis 1979, mais retourne régulièrement se ressourcer dans son pays natal. Elle a publié en français de nombreux recueils de poésie, des articles, notamment pour Jeune Afrique, et deux recueils de contes. Ses poèmes ont été édités et traduits en plusieurs langues – principalement en arabe, allemand, turc, anglais, espagnol et italien – et figurent en outre, ainsi que ses nouvelles, récits et essais, dans des revues, des anthologies et des ouvrages collectifs. Elle a également reçu de nombreux prix. (3)

Ahmed Ben Dhiab, l’illustrateur de ce bijou bibliophile à reliure artisanale, est peintre, poète, metteur en scène, auteur, compositeur, acteur et chanteur. Né à Tunis en 1948, il a été directeur artistique de "Celebrazione" Festival International, Italie 1998-2012, ainsi que conseiller artistique et collaborateur auprès de plusieurs institutions culturelles en Europe. Peintre restaurateur de la Grande Mosquée de Kairouan, en Tunisie, il est également professeur d’art et vit alternativement en Italie et en France. J’ai d’ailleurs déjà eu le plaisir de vous présenter trois de ses recueils de poèmes : Lune andalouse, Fulgurances et Jamila dit. (4)

Giulio-Enrico Pisani

* * *

1) Amina Saïd, Chroniques des matins hantés, peintures d’Ahmed Ben Dhiab, Editions du Petit Véhicule, collection « La galerie de l’or du temps », Nantes, 2017, 98 p.

2) Chaire de recherche en esthétique et poétique, Université du Québec, Montréal. Texte complet et passionnant sur http://archive.wikiwix.com/cache/ ?url=http%3A%2F%2Fwww.esthetiqueetpoetique.uqam.ca%2Fmembres%2Fdenyseaminasaid.htm

3) Extrait de Wikipedia

4) Articles pouvant encore être lus en ligne respectivement sur www.zlv.lu/spip/spip.php ?article9714, www.zlv.lu/spip/spip.php ?article4490 et http://www.zlv.lu/spip/spip.php ?article14785

jeudi 20 avril 2017