Giulio-Enrico Pisani publie « Claudine », poèmes

Comme un chant éternel pour la bien-aimée

Le poète exprime avec délicatesse et sensibilité le bonheur simple et fort, au goût prononcé d’éternité, qui a jalonné, toute sa vie durant, cette double passion : la sienne pour son épouse, celle de son épouse pour lui.

Du temps a passé. Elle repose désormais dans cet ailleurs, doux ou frileux, gris ou lumineux, ce lieu étrange et étranger vers lequel nous voguerons tous un jour, peu importe nos origines.

Elle, c’est Claudine, celle qui vit toujours, de plus en plus, de plus en plus fort, de plus en plus belle, dans le cœur et l’âme du poète Giulio-Enrico.

Puis un jour sinistre l’inéluctable est survenu, sous la forme étirée de la grande faucheuse. Elle a emporté Claudine, elle a emmené Claudine. Tant que le cœur du poète battra, les cendres de l’âme de sa bien-aimée n’appartiendront pas au néant. Et puis un jour, sera le jour des cendres, ce jour où les rondeurs de l’urne de Claudine seront tout contre la sienne.

« Elle s’en est allée », chante le poète, « sur un dernier sourire, avant que Morphée ne l’emporte vers le quai des allers simples, des mouchoirs perdus et des cendres, du dernier sommeil, dévorée par un crabe inutilement combattu, à coup de chimio et de joie de vivre, songeant davantage à la tristesse, au désarroi et à la solitude qui t’attendaient, toi, plutôt qu’à sa propre peur du néant ».

Le recueil de poèmes de Giulio-Enrico Pisani publié aux Editions Schortgen (www.editions-schortgen.lu) sous le titre Claudine tient du roman, de l’élégie, de l’ode aussi. J’ai eu l’impression de parcourir un album photo. Tiens, je me permets de proposer à notre ami de publier une deuxième version de son livre, agrémenté cette fois de photos de Claudine, de leur couple, de leur existence. Mais ne serait-ce pas là donner au voyeur trop à déguster de cet amour si vaste, si profond, si exemplaire ?

Pisani, au fil des mots, au fil des livres, au fil de ses succès

Si Giulio-Enrico Pisani est un bourlingueur des mots, il a également posé ses bagages en plusieurs lieux de notre bonne vieille Europe : naissance à Rome en 1943, puis Suisse, Belgique, Allemagne, pour enfin aboutir au Luxembourg. Ses noms et prénoms trahissent ses origines italiennes. Il a publié de nombreux livres, dont un grand roman historique Der Flug des Bussards. A deux reprises il a été distingué au Concours littéraire national, en 1998 pour un essai, et en 2002 pour de la poésie. A deux reprises, grâce à des nouvelles il a obtenu le Prix spécial Hans-Bernhard Schiff.

De Giulio-Enrico Pisani vous pouvez lire de façon régulière les présentations d’expositions dans les colonnes de votre Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek.

On se souviendra de sa contribution exemplaire à l’ouvrage Nous sommes tous des migrants (voir mon article publié en date du vendredi 10 juillet 2009 en page 2 du Zeitung sous le titre Giulio-Enrico Pisani et ses ami(e)s mènent une guerre impitoyable contre la fasciste Forteresse Europe : ne sommes-nous pas tous des migrants ?), ainsi que de son livre Charles Marx, un héros luxembourgeois, publié aux Editions du Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek.

Si j’apprécie toute la littérature de l’auteur, j’ai également particulièrement aimé son recueil La nuit est un autre jour, publié aux Editions Op der Lay (25, rue d’Eschdorf L-9650 Esch-sur-Sûre Tél. : 839742/ Fax : 899350/ e-mail : opderlay@pt.lu/ site : www.opderlay.lu).

Une relation fusionnelle et éternelle

J’ai versé à plusieurs reprises des larmes en lisant ces textes de grande beauté, de grande émotion.

Si nombreux ont été celles et ceux qui ont écrit des poèmes sur la disparition de l’être aimé, rares, très rares, sont ceux qui ont écrits des textes aussi profonds sur la disparition de l’être cher. Seul un poète, un vrai, un vrai de vrai, pouvait posséder une telle capacité.

Giulio-Enrico, merci pour ces textes si élevés, si tendres aussi, si imagés, merci pour ces textes qui possèdent une âme.

Claudine fut mère, deux fois, deux fois grand-mère aussi.

Élégie pour l’infini

Quel est le sens, dis-moi, dis-le moi, de tout ça,

Si tu n’es pas, n’est plus, auprès de moi ?

en chair et en os, bien entendu,

car ton nom tant aimé

est, lui, désormais,

dans le granite

gravé.

Quel est le sens, dis-moi, de tout ça,

si seul la pierre porte nos noms côte à côte ?

aucune chair ni le moindre ossement, bien sûr,

hormis l’écriture, toute l’écriture et rien que l’écriture,

ma deuxième nature pourtant... celle de l’écrivant,

non pas sereine, façon Marc Aurèle,

ni résignée, mais me révélant

Oh combien impuissant !

Pourquoi ne puis-je m’étendre à présent près de toi,

mes cendres faisant un avec celles de ton urne,

des deux côtés des compassions fleuries

sur le granite au poli brillant,

toi dessous moi dessus,

ton néant réflexion du mien ?

Quand mon néant rejoindra-t-il le tien,

renoncera-t-il à son simulacre de vie,

redevenant la poussière qu’il aurait

pu, ou dû, ne jamais cesser d’être

pour se confondre dans la tienne,

dans toi,

tant aimée ?

La relation entre le poète et Claudine fut une relation fusionnelle, une relation qui a duré une éternité, une relation toujours au goût du jour, tous les jours née à nouveau, dans la joie, dans la gratitude. Une relation comme peu, trop peu de couples en connaissent aujourd’hui, en vivent aujourd’hui, soumis à toutes sortes de destinées saccageuses, tueuses, meurtrières de leur amour sincère et véritable.

Comment pourrais-tu gésir, puisque tu es devenue cendre indifférente au gémir de ce qui te fut si tendre ? Nous étions les deux fractions, les deux parties d’un seul tout plus affirmé et plus fécond que ne le fût chacun de nous. Qu’oserais-je espérer ? Des retrouvailles impossibles dans une vie d’éternité, ou autres rêves risibles ? Non, je veux te retrouver face au stoïcisme du feu sous ton carreau granité à l’ombre du sapin bleu.

Pourquoi les médecins n’ont-ils pas décelé à temps cette maladie terrible qui a emporté Claudine, au bout d’un chemin parsemé de doutes et de souffrances, mais aussi parfois de joies profondes ?

Nous sommes morts avant d’avoir vieilli ;

toi, pour avoir succombé à l’innommable,

trop tard vu par ceux qui prétendent voir,

moi, pour avoir voulu graver mon nom,

sans autre commentaire, auprès du tien,

sur le granite de notre dernier logement

commun.

Le poète est triste.
Ne lui reste des rivières d’amour qu’une tombe. Il souhaite se remarier à jamais avec sa bien-aimée Claudine. Rien ni personne n’aura jamais raison de cet amour éternel.

Les souffrances du poète sont immenses. Et il entrevoit la mort, sa mort, sa mort qu’il nomme Délivrance.

Le poète n’est plus qu’une ombre.

Une ombre qui avance dans le jour, une ombre qui glisse dans la nuit.

Ombre

Ombre qui serpente inconsciente et cruelle,

quel est ton destin ? Est-il reflet du mien ?

Ma chair s’altère plus vite encore depuis qu’elle

a quitté la partie et passé la main.

Tu es tout ce qui me reste de sa bouche, de son sein,

de son œil d’amour et d’hésitante tendresse,

de sa peur d’un bonheur aux dépens du mien,

de son rire, ses humeurs, son cran, ses faiblesses.

Mon corps se refroidit chaque jour davantage

à l’ombre impitoyable de son absence

dont les filles serpentines se gaussent des ravages

creusant perfides sous ma bonne contenance.

Que j’aimerais hurler, clamer tant d’injustice,

arracher à cette terre ma vaine présence,

n’était-ce je ne sais quoi, quelle aumône factice,

qui m’oblige à vivre une vie dénuée de sens.

Les amis, la famille, mes enfants de même,

me disent indispensables à leur existence,

indigent prétexte pour soulager l’œdème

gonflé par l’ombre d’une mortelle béance.

Ma chair se délite, débilite, délétère,

peu visible, est-il vrai, l’outrage creuse néanmoins,

de profonds sillons, des fosses, où la misère

m’attend, me garde et renvoie ma mort au loin.

Parvenu au fond, je traîne mon indigence

et abandonne en entrant, tout comme le poète,

tout espoir de voir abrégée ma souffrance.

au moins je pâtis sans que tu t’en inquiètes.

Ce long chant d’amour que vous venez de lire est semblable au pays de la mémoire du poète. Le poète possède cette plume magique qui fait chanter les cœurs. Claudine respire au sein de chaque vers écrit à l’aide d’un déchirement continu.

Le sourire illuminant le visage de Claudine ne quitte jamais le bureau de Giulio-Enrico. Une photo illuminée. Souvent, lorsqu’il respire, Claudine respire avec lui, souvent lorsqu’il soupire, elle rit pour lui. Souvent lorsqu’il verse des larmes, elle le supplie de s’armer de patience, car un jour prochain ils seront à nouveau réunis dans cet amour jamais mort.

En fin de recueil, le poète offre au lecteur qui l’a suivi jusque là, des pensées teintées de poésie, où les nuits, telles jours en gestation, souffrent et s’offrent aux jours en oxymores fleuris.

Merci Giulio-Enrico pour ces poèmes, magnifiques, éternuements d’étoiles et rires d’oiseaux. Un jour, un jour viendra, où ensembles vous enlacerez des arbres à l’écorce gonflée de lait, où vous pétrirez ensemble la neige des gazons. Les ruisseaux vous suivront comme des chiens fidèles et vos rires éclabousseront les pierres bleues des sentiers de l’aube.

Michel Schroeder

vendredi 13 janvier 2017