L’Univers fantasque et fantastique d’Agnès Boulloche

La cohorte de la licorne


Il y a un a et demi, je vous parlais dans ces colonnes d’un galop effréné à Luxembourg ville, rue Notre Dame, amis lecteurs. Et pourtant personne n’entendit à l’époque le bruit de sabots martelant l’asphalte entre le Boulevard Royal et la Place Guillaume. Mystère? Non, rien que de très normal, puisque ce galop jaillissait de l’imaginaire de trois artistes et se limitait aux cimaises de la Cultureinside gallery(1), où madame Gila Paris, la charmante galeriste, nous présentait les extraordinaires créations de Valentina Richter, Nick Japaridze et Agnès Boulloche. Eh bien, voilà que cette dernière retrouve le chemin de Luxembourg en chevauchant une licorne et vêtue en grande dame féérique des temps lointains dans ses tableaux «promenade au clair de lune», «la cohorte de la licorne», «retable de la vraie vie» et accompagnée, justement, d’une cohorte d’autres merveilles n’ayant rien à envier à celles de sa précédente exposition.

Aujourd’hui, plus encore qu’en 2014, l’imagination galopante d’Agnès Boulloche se nourrit aussi bien d’orient que d’occident. Rejoignant, côté fantastique, la philosophie «occirientale» du poète et poéticien Jalel El Gharbi, elle réunit en un somptueux concert les Mille et une nuits aux edda, les djinns aux fylgjur(2), ainsi que les règnes animal et humain, en une série de tableaux merveilleux qui eussent fait le bonheur d’un Lewis Carroll ou d’un Tolkien. La mise en scène et la présentation de ses oeuvres surréalistes peut rappeler en plus somptueux le style d’un Salvador Dali et, surtout, d’un Jérôme Bosch, les évocations tragiques et infernales de ce dernier en moins. L’ensemble de ses tableaux – panneaux de bois peints à l’huile en couleurs chatoyantes, mais toujours harmonieuses – représente une formidable commedia dell’arte humano-animale féérique, à l’ambiance «Songe d’une nuit d’été» de Shakespeare. Et sa dramaturgie ludique, cocasse et pleine de mystère vous offre une symphonie surréaliste, paisible, souriante et coquine d’êtres humains, d’animaux, de fées et d’étranges hybrides. C’est magique. Chacune de ses peintures est un conte que l’ont peut explorer en imaginant entendre certains accords de Berlioz, Grieg, Rimski-Korsakov ou d’autre «Jardin féerique» à la Maurice Ravel.

La galeriste ne saurait mieux dire dans sa présentation, qu’«Agnès Boulloche nous invite à découvrir un univers surréaliste et fantastique. Par une dramaturgie ludique, cocasse et pleine de mystères, elle tire le spectateur de manière magique dans une commedia dell’arte humano-animale féérique et enchanteresse. Agnès est une revenante qui rêve les yeux grands ouverts. Comment la suivre dans cette ronde endiablée peuplée de mystères? Bien sûr, ce n’est pas si simple, mais si vous prenez la précaution de vous faire accompagner par un de ces chiens à chapeau rigolo, un de ceux qui n’ont pas leur pareil pour dénicher le fantastique et le merveilleux, alors là, vous avez une chance de pénétrer avec elle dans un univers de Dames-Licornes, de Ménines aux collerettes dentelées, de mérous à roulettes et autres étrangetés».

Pour ce qui est de la technique très élaborée d’Agnès Boulloche, nous apprenons aussi dans la présentation de la galerie, que pour peindre à l’huile sur panneaux de bois, comme mentionné plu haut, «... elle utilise la technique ancienne des «glacis» qui consiste à superposer de fines couches translucides de couleurs. Cet art permet d’allier la finesse du dessin et la luminosité des tonalités. Agnès utilise, en outre, de nombreuses recettes d’alchimie pour créer ses pigments, médiums(3) et vernis. Attachée aux traditions, elle utilise des panneaux au format français. En règle générale, le portrait s’exécute sur un tableau vertical dit «Figure» ou F, les paysages sur un format horizontal dit «Paysage» ou P, et les marines sur un format horizontal, panoramique...(4).

Lors de votre visite, vous aurez tout loisir – et, surtout, ne craignez pas de prendre votre temps – de vous émerveiller devant une superbe collection de tableaux aussi fabuleux et extravagants les uns que les autres. De plus – ce qui ne gâche rien – ils sont sans exception d’une grande beauté esthétique, pleins d’humour et comme faits pour partir se perdre dans les méandres d’inimaginables rêveries. Outre «promenade au clair de lune», «la cohorte de la licorne» et «retable de la vraie vie» déjà citées plus haut, épatez-vous devant sa folle partie «jeu de rhinocéros», son «rhinocéros célibataire», sa voyante dans «la boule de cristal», ou ce majestueux hibou sur roulettes et à tiroirs dans «l’arrache temps». Y a-t-il Dali sous roche? Peut-être; mais quel créateur ne s’inspire-t-il pas de tout ce qui l’a précédé au fil du temps? Libre à vous alors de retrouver, dans son tableau «le bateau ivre», l’ombre d’Arthur Rimbaud et son «... j’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades / Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants,/ Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades / Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants»!

Mais à cette aune là, vous n’êtes pas sortis de l’auberge, ni de l’exposition d’ailleurs, où il vous reste à découvrir bien d’autres oeuvres encore de cette magicienne de la peinture qu’est Agnès Boulloche. Elle n’est pourtant pas née dans un tube de peinture, ni sur une palette, mais très normalement à Paris en 1951, avant d’aller passer sa petite enfance à Rabat, au Maroc. Quand le tilt, le fiat-lux a-t-il donc eu lieu? Ce que j’ai appris(5), c’est que, de retour à Paris dans les années soixante, elle fréquente l’École des Arts Décoratifs et s’exprime sur les murs parisiens dès 1968. Boulimique de créations, elle pratique simultanément sérigraphie, sculpture et peinture. Elle réside actuellement à Paris et à Loix, dans l’Île de Ré. Depuis 1978 elle a déjà exposé en France, Belgique, Autriche, Suisse, Côte d’Ivoire, ainsi qu’aux Etats-Unis, aux Pays-Bas, au Japon, au Gabon, au Cameroun, au Danemark et – last but least - au Luxembourg. Même qu’elle semble y prendre goût, puisqu’elle nous est revenue en force. Et ce n’est certainement pas moi qui irai m’en plaindre.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Cultureinside gallery, 8 rue Notre-Dame, coin rue des Capucins, Luxembourg centre, expo du 12 janvier au 4 mars. Ouvert mardi–vendredi 14h20–18h30, samedi 11–17h30. Vernissage : jeudi 12 janvier à 18h30.

2) Pluriel de fylgja, esprit tutélaire dans la mythologie scandinave.

3) En peinture, un médium est une préparation à base de liant et diluant, voire de résine, utilisée pour modifier la consistance de la peinture (extr. de Wikipedia)

4) Plus de précisions sur www.encadreur.org/encadreur/format-cadre.php

5) Davantage sur www.­fantasleria.fr/decouvrir/2634-agnes-boulloche.html et www.­realahune.fr/elle-habite-un-mo­n­de-­fantastique/

Dienstag 10. Januar 2017