Quand la passion de Jean Moiras se fait lumière

Il arrive qu’un espace, même généreux et généreusement aménagé comme celui de la Galerie Schortgen (1), ait du mal à contenir la vision d’un artiste plasticien comme Jean Moiras, dont la peinture explose toutes les limites convenues. Et, croyez-moi, amis lecteurs; ce n’est pas une façon de parler. Après avoir admiré une première toile du maître dans la vitrine principale du 21, rue Beaumont, puis emprunté le passage latéral, où vous attendent d’autres tableaux, être entré dans la galerie et avoir accédé à sa présente expo «Lumière Passion», vous voilà emporté d’emblée bien au-delà des limites d’une salle pourtant vaste et lumineuse. Libre à vous dès lors de plonger en toute indépendance dans le concert des multiples expressions d’un étonnant artiste, que je ne connais qu’en tant que peintre, mais qui est aussi sculpteur, mosaïste et qui sait quoi encore, ou de vous adresser à la nouvelle et charmante galeriste Julie Weber qui se fera un plaisir de vous guider.

Certes, la galerie, que la plupart d’entre vous connaissent sans doute déjà bien, est toujours la même. Et même l’artiste est loin d’être un nouveau venu au Luxembourg. Je vous ai déjà présenté dans ces colonnes quatre de ses expositions chez Schortgen, et je ne compte pas celles que j’ai manquées ou qui ont précédé mes débuts dans la branche. Un fil conducteur vous guide: la lumière. Ces quatre expositions s’intitulaient en effet respectivement «Lumière en toutes chose» en 2007, «Matin de lumière» en 2008, «Chants de Lumière» en 2009 et «Lumière, où est ton chemin?» en avril 2014. Est-ce dès lors bien étonnant que Moiras nous présente aujourd’hui une «Lumière Passion», dont le titre reflète une fois de plus ce qu’il voit et désire faire voir, perçoit et désire transmettre depuis qu’il peint?

N’écrivis-je, en effet, pas déjà en avril 2014, que je voyais dans la lumière la clef de la maestria de Moiras, le secret de son succès, le fil d’Ariane qui nous permettrait de pénétrer le flamboiement de ses toiles? Mais, ajoutai-je également, la lumière ne constitue-t-elle pas de toute manière un élément essentiel chez la majorité des peintres? Bien sûr; aussi, cet éclairage est-il essentiel, mais non suffisant. Et il l’est d’autant moins, suffisant, que tout artiste évolue au fil du temps et que ce fil, qui nous a déjà fait un brin de conduite, peut se voir obligé d’emprunter, comme chez Turner, Klee, Picasso ou, plus récemment, Doïna de Watazzi (2), pour ne citer que ceux-là, des méandres dignes du labyrinthe le plus tortueux. Ariane et Thésée vous saluent bien...

Cependant, la lumière peinte par Jean Moiras n’a rien d’aveuglant, rien de l’éclaboussure lumineuse, d’un rayonnement brutal où la clarté briserait et écarterait violemment les ténèbres. Le peintre la capte ici dans ses composantes essentielles et nous la renvoie en y intégrant harmonieusement ses plages d’absence, de transition et d’empiètement sur l’ombre qu’il lui arrive ici ou là d’érafler à peine, comme dans «Les Simeilleaux», une de ses rares toiles complètement abstraites. Autour de la blancheur d’un hameau (?) surélevé, blanc dans une aube ou un crépuscule champêtre, les gris et bleus nocturnes semblent y promettre d’abandonner champs et prairies, ou bien les ont déjà envahis. Mais dans sa deuxième abstraction, «Aigues Mortes», couleurs et lumière reprennent ces droits que le peintre semble surtout vouloir leur concéder dans ses impressions et expressions citadines. Revanche clarté également pour la ravissante mi-abstraction «Couple», où deux oiseaux jouent à se «bouder» autour d’un spot bordeaux plongé dans une rhapsodie de gris qui cède peu à peu à la lumière une fosse d’orchestre inversée façon perchoir faisant seule de la résistance... Mes préférences vont toutefois à ses tableaux figuratifs ou quasi-figuratifs, mâtinés ci et là de cubisme et d’architectonique, mais transmettant avec une incroyable force d’expression les mille et un vécus et ressentis de l’artiste... Je pense entre autres à ses impressions de voyage: un sourire d’outre-Atlantique avec «Chinatown, NY», puis «Le Grand Canal» et son sourire vénitien, ainsi que «Le Grund», ce Grund bien de chez nous. Et je m’ébaubis également face à ces natures mortes, plus vives que bien des portraits ou des paysages, car rayonnant de toute la vivacité créative et poétique du peintre, que sont deux chefs-d’oeuvre comme le «Vase Solitaire» ou «La Table du Peintre» auxquels ne manque que le souffle du spectateur pour que la vue cède à tous les sens. À cela j’ajouterai pour mémoire et pour ceux parmi vous qui n’auraient pas encore lu mes articles sur Jean Moiras, l’essentiel de deux paragraphes extraits de ma précédente présentation, paragraphes qui situent plus généralement notre peintre auvergnat en adaptant surtout le premier de ces paragraphes à son évolution présente.

Dans une phrase extraite du dictionnaire Bénézit (3), dont je conteste trois termes (4), on dit de lui, qu’«Après une période d’abstraction très architecturée et fortement colorée, il tend à un réalisme intemporel, nourri par l’ambiguïté du souvenir des lieux et des êtres», ce qui décrit une évolution de l’abstrait vers le réalisme. Aussi reformulerai-je cette phrase, en: «Auprès d’une abstraction très architecturée et franchement colorée, il développe un réalisme intemporel, nourri par l’ambiguïté du souvenir des lieux...». Oui, car désormais, chez Moiras, l’abstraction et le figuratif se superposent, se juxtaposent, interagissent et se complètent. Dans ses tableaux, des formes réalistes, mais très stylisées, voire en silhouette, inspirées du réel, ou même imaginaires, semblent s’extraire des surfaces abstraites ou quasi-abstraites aux couleurs ici fortes, ailleurs pastel qui, au-delà d’un faire-valoir du sujet, peuvent sembler en constituer les matrices.

Quant à l’artiste lui-même, rappelons qu’il est né en 1945 à Chamalières (Puy-de-Dôme). Sa vie trépidante, quasi-frénétique, est une suite d’apprentissages, d’expériences, de voyages... Il a participé à un très grand nombre d’expositions collectives et dépasse largement la centaine d’expos personnelles un peu partout à travers le monde... Ce grand voyageur qui, jeune homme s’ennuyant dans son Auvergne natale, monte à Paris, y étudie à l’École des Beaux-arts, y apprend à connaître tout le monde, y fait son trou, s’y fait un nom, ne déchausse pas les pavés en 68, «explose» un peu plus tard, découvre la France et le monde, revient toujours à l’Auvergne, mais n’y reste jamais longtemps. Un beau jour il découvre Venise, une autre fois le Luxembourg et particulièrement sa capitale, pour, une fois de plus, régulièrement revenir à la France profonde et à l’Auvergne, ainsi qu’à leurs villes, villages, champs, hameaux et lieux-dits, sur lesquels il pose, puis nous livre son coup d’oeil unique, moirassien.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen, 21, rue Beaumont, Luxembourg centre (parallèle Grand rue, près du centre Alima). Exposition Jean Moiras et Vincent Prieur, mardi à samedi de 10,30 à 12,30 et de 13,30 à 18 h. jusqu’au 10 janvier 2017.

2) Exposition «En quête de lumière», v. mon article du 8 décembre dans ces colonnes.

3) Dictionnaire critique et documentaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs de tous les temps et de tous les pays», Éditions Gründ, Paris, 1999.

4) Voir termes soulignés.

Mittwoch 14. Dezember 2016