Grand art du premier et robotique mystère du second !

1. Robert Viola

Il fut un temps, où les églises et, à fortiori, les cathédrales constituaient dans le monde chrétien non seulement des lieux de prière, de recueillement ou de fête, mais aussi d’asile sacré et inviolable. Temps de nouvelle culture timidement en devenir, on l’appelle également « temps des cathédrales », en dépit de sa barbarie guerrière(1) inhérente à la féodalité. Cependant, la civilisation, notamment chrétienne et occidentale, une fois affirmée au cours des siècles et se revendiquant aujourd’hui en gros des droits de l’homme et de la nature, pille la plus belle des cathédrales(2), érigée à la gloire de la divinité suprême : la nature. Voilà ce que dénonce aujourd’hui Robert Viola dans la splendide exposition qu’il présente à la Galerie Schortgen(3). Ses tableaux nous demandent en quoi nous serions beaucoup plus civilisés que les islamistes et leurs destructions de ruines et vestiges classés patrimoine de l’humanité. Comment font les nouveaux barbares se revendiquant de notre civilisation à détruire la forêt vierge, l’une des grandes richesses de la terre, mais aussi son poumon, avec son immense biodiversité ?

Robert Viola a exposé individuellement depuis 1996 seize fois dans la Grande Région, à Aix-en-Provence, Bruges, Knocke et Anvers, mais a participé à plus de cent cinquante expositions collectives et a été distingué par de nombreux prix, dont le Prix du jury à la XVIIIe Biennale des jeunes d’Esch-sur-Alzette en 1997. Il m’a également confié, que ce n’est pas dans les lieux d’expo les plus prestigieux qu’il a rencontré le plus d’enthousiasme, mais dans des sites populaires de la Minette, comme à Lasauvage, où l’affluence fut considérable. C’est par la beauté même de son oeuvre que Robert Viola témoigne des ravages humains dans sa « Green Cathedral » (Cathédrale verte), titre de sa présente exposition.

Grandi au coeur même du creuset transfrontalier, il est né à Villerupt en 1966, vécut à Audun-le-Tiche, étudia à l’Académie des Beaux-arts d’Arlon et s’établit ensuite à Wormeldange. « Encore et toujours un frontalier (...) dans les deux sens... », me dit-il en 2012. À l’époque, François Pauly, chargé de l’expo, situait magistralement tant l’homme que l’artiste dans son catalogue : « Témoin d’un monde qui change, historien d’une modernité éphémère, penseur de la place de l’homme moderne dans un environnement marqué tant par le développement que par le déclin économique, Robert Viola dresse (...) un état des lieux de la société contemporaine (... et) nous interroge (...) sur notre avenir collectif et celui de notre planète... ».

Le message de Robert Viola est fort et dépeint en tableaux aussi suggestifs qu’élégants et émouvants, ce qui nous transporte au loin, tout comme il nous touchait naguère dans ce qui est près de nous. Je vous parlai jadis de cet autre aspect de notre économie avec la destruction de notre patrimoine industriel, qu’il nous présenta en 2012 à la Galerie l’Indépendance, « Les sanctuaires de la prospérité ». Eh bien, aujourd’hui, même ce qui est éloigné nous touche de près. Pari réussi ! Peints généralement à l’huile et à l’acrylique en couleurs très sobres, en quasi-monochrome et tout en nuances sur des substrats photo, ses tableaux sont comme surtitrés de caractères, estampilles, écritures ou autres signes, parfois clairs, ailleurs chargés de mystère. Viola prend ces photos lui-même partout où il peut se rendre, ou bien travaille sur des emprunts d’Internet, quand le sujet le mène dans des contrées trop lointaines. Techniquement maîtrisées et d’un talent scénographique extraordinaire, elles contribuent largement au cachet unique de ses mises en scène picturales. Et je n’exagère rien, car je n’aborde ici qu’un seul aspect de l’art de ce génial artiste, qui – photographe, peintre, affichiste, graphiste et collagiste – mérite ce compliment de plein droit. L’apparente immobilité du tableau n’ôte rien. À la différence du cinéma, le peintre n’impose pas d’action précise au spectateur. C’est à celui-ci de pénétrer son histoire en visitant une oeuvre dont l’historienne d’art et critique Nathalie Becker écrivait déjà il y a plus de quatre ans : « Le fantomatique et le spectral, impressions récurrentes éprouvées devant les oeuvres de Robert Viola, sont ici tangibles et résonnent comme un Memento mori... ». Mais contrairement aux regards de Viola sur notre déclin industriel, son déchirant cri de 2016, aussi silencieux que tragique, s’articule autour des derniers indigènes et des jungles, dont le « progrès » industriel, commercial, économique et financier capitalistes réclament leur holocauste comme les divinités les plus barbares.

Le travail de l’artiste nous montre en effet, amis lecteurs, un univers livré à la destruction et au pillage de manière si parlante qu’il semble superflu de vous en parler, sinon en vous citant quelques-uns de ses titres. Le n°1, « Green Cathedral Massacre », ainsi que le n°3, « Rainforest Holocaust », deux splendides petits formats 50x50cm, disent déjà presque tout, d’autant plus que vous retrouvez ce dernier titre au n°8 en grand format 160x70, où un seul arbre survit, isolé, au milieu de l’hécatombe. Mais ensuite vous poursuivrez votre voyage à travers l’expo par les magnifiques portraits d’indiens debout et de leurs reproches muets dans le n°11, « Deleted Erased », 120x80 et le n°12, sa version 130x90 qui porte le même nom. Citons aussi le bras prolongé et destructeur de l’homme « civilisé » dans l’impressionnant n°19, portrait d’une machine infernale (mais réellement existante) dans « Monsters », format horizontal, 60x120. Quant aux autres tableaux, je vous les laisse bien sûr découvrir. On peut cependant déjà se demander pourquoi on vient nous présenter, auprès de cette collection de merveilles, des créations qui s’y assortissent aussi peu que celles de leur concepteur, le

n°2 Go Jeunejean,

dont les travaux occupent la troisième dimension, c’est-à-dire sol et socles de la galerie. Qu’ils jurent passablement avec la profonde humanité des tableaux est une évidence. Il s’agit en fait d’une série de créations – jouets futuristes, machines étranges et semi-robotiques – dont je reconnais sans peine, qu’elles sont parfois géniales, mais qui n’ont hélas rien à voir avec de l’art, et surtout pas avec celle de Robert Viola. Il faut toutefois leur concéder le mérité de l’extrême originalité. Avantage, si vous venez visiter la galerie en compagnie de vos enfants, ceux-ci, fascinés par les « inventions » de Go Jeunejean, ne vous empêcheront pas de jouir des tableaux par leur impatience(4). Bonne visite !

Giulio-Enrico Pisani

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1) ... qui se poursuit allègrement de nos jours.

2) Et quoi de plus vrai que le « Deus sive natura » (Dieu, c’est-à-dire la Nature) du philosophe Spinoza ?

3) Galerie Schortgen, 24 rue Beaumont (parallèle Grand Rue), Luxembourg centre, mardi à samedi de 10,30 à 12,30 et de 13,30 à 18,00 h, Expo Robert Viola & Go Jeunejean jusqu’au 8 décembre

4) Constaté lors de la visite d’une famille de touristes samedi 19.

vendredi 25 novembre 2016