Rêves d’une nuit d’été de Roland Schauls,

ou Shakespeare, place Clairefontaine

Depuis la première grande exposition en solo de Roland Schauls à la Galerie Clairefontaine, qu’il me fut donné de présenter, huit ans ont passé, et même bien davantage, si l’on compte ses présences en expo collective. Quand je dis huit années je parle pour moi, bien sûr, car déjà à l’époque, Marita Reuter, l’aimable galeriste, l’accueillait au moins pour la sixième fois : 3 x en individuel et 3 x en collectif. En vous présentant donc aujourd’hui ses « Rêves d’une nuit d’été » (titre original : Sommernachtsträume), où il paraphrase la fameuse comédie de Shakespeare, tout en projetant sur toile ses propres rêveries inspirées par l’oeuvre de l’immortel, je risque d’informer mieux informé que moi. À moins que... Eh bien, à moins que la formidable sarabande de caractères, formes et couleurs, qui illumine les deux espaces (1) d’une Galerie Clairefontaine en délire, ainsi que les arcades, rue de l’Eau (2), ne vous surprenne, étonne, épate une fois de plus, tout comme moi, par leur fraîcheur sempervirente.

Roland Schauls est né à Luxembourg en 1953 et a étudié de 1974 à 1982 l’éducation artistique et la graphique libre à l’académie des Beaux-arts de Stuttgart, ville où il continue à vivre et à travailler, tout comme au Luxembourg. Également membre du Deutscher Künstlerbund, Berlin, autant dire qu’il est bien parti pour devenir l’ambassadeur de la peinture luxembourgeoise en Allemagne, mais aussi à travers le monde. N’a-t-il pas déjà exposé d’innombrables fois un peu partout en Allemagne et au Luxembourg, mais aussi en Suisse, Espagne, Tchécoslovaquie, URSS (en 1990), au Brésil et ailleurs !? Et il est très loin, croyez-moi, d’une fin de carrière. Considérablement influencé par la peinture de Joseph Kutter, l’expressionnisme de Roland s’en est en grande partie libéré, tout à la fois par l’ampleur de ses horizons et par la puissance de sa dissection sociale. Il vole nettement plus haut et plus loin. Mais en dépit du vaste éventail de ses sujets, motifs et scénarios, sa peinture n’en reste pas moins typiquement luxembourgeoise. Ses personnages ont beau pouvoir se retrouver n’importe où à travers le miroir des vanités occidental, ils n’en sont pas moins associés à l’une de ses expressions les plus micro-bourgeoises.

Mais voilà qu’il me faut emprunter, en partie du moins, la présentation par la galerie de cette nouvelle expo, abrégé de présentation que je vous traduis librement, amis lecteurs. « Après avoir montré en 2014, lors de sa dernière expo au MNAH, surtout des « formats à la française » (3) sur le thème Luxembourg/Joseph Kutter, Roland Schauls nous présente aujourd’hui (sans pour autant renoncer aux premiers) sur divers larges « formats à l’italienne » des scènes de plage (et des paysages). Vous retrouverez également (en fait, surtout...) ses caractéristiques portraits de personnages peints en formats très hauts et minces ». Ai-je traduit « portraits » ? C’est que sur le site de la galerie je lis l’intraduisible « Figuren » (4), ce qui m’amène vers une extrapolation, disons, littéraire. Tout comme autant de miroirs de Dorian Grey, les tableaux (ou silhouettes, figures, portraits, etc.) de Roland n’ont point l’intention de rendre l’apparence des gens et des choses existant à un moment donné, mais leur réalité profonde que perçoit l’artiste, qui constate, arrache les masques, analyse, mais sans jamais juger. Et c’est tout naturellement au niveau de l’humain, que l’écart entre l’être et le paraître est le plus grand. « Bien le bonjour de Francis Bacon et d’Edward Munch ! » écrivis-je il y a déjà pas mal d’années lorsque je découvris son oeuvre, tout en oubliant – sorry, personne n’est parfait – celui d’Henri Matisse.

D’autre part, si notre artiste a conservé dans ses « portraits » drolatiques ou ironiques ce côté pose, voire figé, caractéristique d’un Kutter, ses « arrêts sur image » dans ses mises en scène sont tous centrés autour de ses personnages dont ils renforcent considérablement l’expressivité. Les attitudes et les traits de caractère y sont d’ailleurs moins rendus par le mouvement que par l’expression des visages, par la pose et, dans les grands formats, par la mise en situation des corps, ce qui est, par exemple, particulièrement patent dans « Troilus ». La posture alanguie du jeune garçon en blanc figurant sur cette large peinture, façon croquis, au charbon et acryl sur toile, est significative de l’expressionnisme bauschien. Et c’est ce qui a sans doute poussé l’artiste (ou madame Reuter ?), à faire de ce rêveur éveillé l’affiche de cette expo bien nommée « Rêves d’une nuit d’été ».

Pour ce qui est cependant de mes préférences, dont j’espère qu’elles vous ont rarement déçu, je vous avouerai plutôt un grand faible pour son vaste et incroyablement profond « Nordlichtversprechen » (Promesse d’aurore polaire) exposé dans l’espace 1. Cette toile représente un paysage montagneux-lacustre nordique avec une femme assise, un chat sur les genoux, à côté d’une petite fille emmitouflée, toutes deux appuyées à des coussins à carreaux et semblant attendre d’improbables aurores polaires. Elle réunit le casanier et le bucolique, l’intime et les vastes espaces, la réalité (protection contre le froid) et la rêverie, un peu comme ailleurs celle de Troilus étendu sur son matelas de plage. Ravissant ! Autre merveille, toujours dans l’espace 1. : « Wie es euch gefällt » (Comme il vous plait (5)) représentant un trio : une femme, un jeune homme et un enfant peintre (6), palette à la main, près d’une marine en cours d’exécution. D’autres marines, achevées (?), dissimulent en partie une bibliothèque chaotique et s’inscrivent à leur tour dans la grande marine que constitue la vision de Raymond. Où se trouve la réalité ? Où le souvenir ? Où le rêve ? Magique !

Et encore une autre merveille, cette fois dans l’espace 2. C’est également une marine, mais ici au plein sens du terme, plage où une jeune fille assise sur un pouf d’intérieur, un livre ouvert près d’elle, offre le dos à la grande marée qui s’enfonce dans les terres, sur fond mer et ciel presque tout uns. Mais elle n’a rien d’angoissant, cette scène aux prémisses pourtant dramatiques, ni d’ailleurs de résigné ; seul, au fond des yeux de la jeune fille, l’assurance que tout est comme ce doit être, ou ne pas être, ainsi que l’exige le titre : « Hamlet und kein Ende » (Hamlet et aucune fin) ! Mais mon article, lui, doit prendre fin. En effet, l’exposition de cette espèce de bourreau de travail (pictural), qu’est Roland Schauls, ne compte pas moins de 47 tableaux. Il m’est donc impossible de vous parler dans ces colonnes de chacun d’eux. Et c’est tant mieux ; car après vous avoir donné envie – je l’espère – de l’explorer, cette expo, je vous laisse tout le plaisir de la découverte, ainsi que d’une appréciation qui n’est peut-être pas la mienne. Bonne visite !

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Clairefontaine, Luxembourg ville, espace 1, au 7 place Clairefontaine et espace 2, au 21, rue du St. Esprit (à deux pas de la place Clairefontaine). Ouvert mardi à vendredi de 14,30 à 18,30 h et samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h. Expo Roland Schauls jusqu’au 22 décembre.

2) Sous les arcades, rue de l’Eau, côté gauche après la librairie Ernster en venant de la rue Notre-Dame

3) Format paysage ou à l’italienne : format, où les côtés les plus longs sont en haut et en bas ; Format portrait ou à la française : format, où la plus grande longueur est sur les côtés.

4) En fait, au mot allemand « Figur », répondent, en français, au moins une quinzaine de significations, dont aucune ne me semble vraiment convenir ici

5) Ou « Comme vous l’aimez ». Titre original de la comédie de Shakespeare : « As you like it »

6) Autoportrait hors du temps ?

mercredi 9 novembre 2016