Deux revenants et une sculptrice chez Orfèo

La dernière fois que les deux orfèvres Silke Knetsch et Christian Streit ont quitté leur Fribourg en Brisgau pour exposer à la Galerie Orfèo (1) et ainsi me permettre d’admirer avec vous leurs dernières créations, remonte au printemps 2010. Cette fois, cependant, la charmante galeriste Susy Ciacchini nous présente, outre ces deux extraordinaires habitués de la galerie, une étonnante invitée, qui est tout à la fois bien de chez nous et messagère des mystères d’un monde nord-océanique de feu et glace. Si vous prenez, en effet, la peine de me suivre une fois de plus au premier étage de ce mystérieux 28, rue des Capucins, je vous ferai participer, amis lecteurs, à ma plus récente découverte: l’oeuvre de la sculptrice

Steinunn Graas-Gudlaugsdottir.

Née en 1961 dans la petite ville de Keflavik, au sud-ouest de l’Islande, Steinunn y vécut jusqu’à l’âge de 4 ans et atterrit à Luxembourg en 1971 après avoir passé une année à Tulsa, Oklahoma, 3 années au Luxembourg et encore une autre période de trois ans à New York. Son baccalauréat, obtenu au lycée Michel Rodange, en poche, elle alla étudier architecture en Autriche et revint ensuite s’établir (enfin, pour de bon?) au Luxembourg, où elle se découvrit vers 1993 un extraordinaire intérêt pour la sculpture céramique. Devenu peu à peu une authentique passion, cet art intensément manuel la poussa en 2009 à ouvrir un atelier, où elle put s’y consacrer corps et âme. Et quand je dis «âme», ce n’est pas une façon de parler. Déjà un premier coup d’oeil permet d’en saisir l’essence. Vous verrez, combien ses sculptures, toutes en grès aux tons bruns clairs naturels et marquées de noir, réunissent en une sobriété raffinée les gris ardoise et ocres profondément terriens et bucoliques du nord luxembourgeois avec l’esprit de cette Islande de glaces éternelles, de laves figées, d’eaux jaillissantes et de feu natif, qui l’a vue naître.

Les créations de Steinunn frôlent, il est vrai, l’art minimal; mais elles n’en présentent point la nudité ou l’absence d’imagination, qui caractérisent trop fréquemment celui-ci. Cette sobriété confère, tout au contraire, au dépouillement de ses artéfacts une légitimité rare, grâce aux fruits de sa recherche d’harmonie, d’équilibre et d’une transposition magnifiquement stylée de cette féérie islandaise qui est part d’elle-même. En effet, même si elle n’a vécu en Islande que ses quatre premières années de vie, elle est souvent retournée, enfant, en été, près des champs de lave de Keflavik et des sources chaudes de ce Lagon Bleu déjà fréquenté il y a mille ans par les Vikings. Aussi, les influences de la nature islandaise et de la culture scandinave sur son oeuvre sont-elles aussi visibles que profondes et confèrent à son travail un cachet unique dans nos régions. Je suis d’ailleurs loin d’être seul à le penser. Voici, par exemple, un extrait de la présentation de son expo «Inspirations du Nord» dans la Millegalerie de Beckerich en juin dernier. «C’est donc tout naturellement que ses oeuvres traduisent des impressions de ce pays de glace, de feu et de champs de lave. Les couleurs sont le reflet d’une terre âpre et sauvage, les lignes épurées sont la transposition de paysages du Nord balayés par les vents réduisant les formes à leur plus simple expression». Quant à

Silke Knetsch et Christian Streit,

dont nous retrouvons les réalisations en redescendant le petit escalier qui mène au rez-de-chaussée de la galerie, ni leurs noms ni, moins encore, le style de leur orfèvrerie, ne devraient vous être tout-à-fait inconnus; n’est-ce pas? Et cela n’aurait d’ailleurs rien d’étonnant, puisque je vous ai déjà présenté les orfèvres Silke Knetsch et Christian Streit en juin 2005, puis, une fois de plus, en décembre 2008 ensemble avec Burga Erhardt et en avril 2010 avec le forgeron d’art messin Jean-Louis Hurlin. Donc rien de nouveau sous le soleil? Oh, que si! Ce n’est pas chez Orfèo, que vous risquez de voir souvent du déjà vu. De même ici, les pièces présentées sont, en dépit d’une réelle continuité de style, le fruit d’une créativité et d’un travail artisanal unique et original qui exclut tout doublon ou «sosie». J’ignore, bien sûr, s’il reste quelque laissé-pour-compte d’une précédente exposition. Mais la nouvelle collection de pièces d’orfèvrerie, que Silke Knetsch et Christian Streit nous présentent aujourd’hui, est bien différente de celles que j’ai pu admirer en 2005, en 2008, ou en 2010.

Cependant, outre la continuité de style mentionnée plus haut, l’on trouvera une véritable parenté entre leurs oeuvres, qui relie non seulement les différentes périodes de leur vie artistique, mais également les deux artistes entre eux, qui forment un couple à tous les sens du mot. Il y a près de vingt ans, après leur dernier cycle d’études à Barcelone, donc dès 1997, Silke Knetsch et Christian Streit ont décidé d’unir leurs destins sous le ciel de Freiburg (Breisgau), où ils créent et travaillent en coude à coude dans l’atelier d’orfèvrerie «magique», qu’ils y ont fondé ensemble. Attention, quand j’emploie le qualificatif de magique, ce n’est pas une parole en l’air, ni une appréciation personnelle subjective. Il s’agit d’un état d’esprit et d’un travail, qui incluent la recherche, puis l’expérimentation, la conception, la transformation, la découverte, le façonnage, l’assemblage, l’affinement, parfois la destruction et toujours la création. «Nous-nous voyons nous-mêmes davantage comme alchimistes qu’en tant qu’ingénieurs en orfèvrerie», nous confient en effet les deux artistes sur leur site Internet commun. Il est vrai que cette paire de «magiciens» n’a pas encore trouvé la pierre philosophale leur permettant de transformer le plomb en or, qu’ils sont encore obligés d’acheter, tout comme l’argent, les pierres fines ou autres composants de leurs bijoux. Ils sont par contre à même de réaliser bien d’autres tours de force.

Et voici, pour mieux l’illustrer, encore deux phrases empruntées à leur site, que je traduis librement pour vous et qui précisent non seulement leur projet, mais qui reflètent également ce que le visiteur attentif de leur exposition ne manquera pas de ressentir: «Nous voulons montrer qu’un bijou ne consiste pas nécessairement en une accumulation de matériaux précieux, mais peut refléter une forme d’expression très personnelle. Pour cette raison, nous ne plaçons pas la valeur matérielle au premier plan, mais le rayonnement et l’interaction esthétique de divers matériaux précieux et non précieux.» Dites-moi à présent: comment mieux vérifier l’authenticité de ces affirmations qu’en allant vous-même vous rincer l’oeil devant ces artéfacts d’une grande originalité, à l’occasion d’une promenade à Luxembourg centre, côté théâtre et rue des Capucins ?

Giulo-Enrico Pisani

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1) Galerie d’art Orfèo, 28, rue des Capucins, Luxembourg ville. Exposition mardi à samedi de 10.30-12.30 et de 14.00 - 18.00 h, jusqu’au 20 novembre.

Freitag 4. November 2016