Sarah en clair-obscur

Plus de dix années se sont écoulées depuis la parution de Ressac, la trépidante autobiographie de Michèle Frank, que je vous présentai dans ces colonnes et dont Claude Frisoni écrivit « Ressac est le roman tourmenté et juste d’une périlleuse traversée sur l’océan des passions, qui, entre haute mer et marée basse, n’a jamais connu de mortes eaux... ». Dix années ont donc passé, remplies d’une vie culturelle intense, ensemble avec son mari, le sculpteur René Wiroth et principalement consacrées à la peinture. Mais connut-elle entretemps d’autres moments de création littéraire ? Je l’ignore. Et sait-elle seulement encore elle-même, combien d’ensemencements, de gestations, de poussées créatrices n’enfantèrent dix ans durant que des pages inachevées avant que Peinture, son aussi impitoyable que fertile maîtresse, ne l’autorise à prendre la plume pour concevoir, construire, écrire et réécrire Sarah... ? ... En clair-obscur (1), bien sûr, puisque rien de ce qui nait, vit, souffre, aime, s’épanouit ou périclite n’est, à l’instar des tableaux d’un Caravage ou autre De La Tour, entièrement sombre ou tout-à-fait lumineux.

Naissance, trame et déroulement de ce roman ne le seront par conséquent pas non plus, tout blancs ou tout noirs, dans ce roman qui se glisse, louvoie et s’affirme surtout entre pénombres et demi-clartés. Aussi, Michèle Frank annonce-t-elle sans hésiter la couleur dans sa présentation : « La vie de Sarah commence par deux meurtres », écrit-elle d’emblée. Et de préciser : « Coupable elle l’est, parce qu’elle a tué sa mère à sa naissance. Coupable elle l’est, parce que son père a voulu suivre sa compagne dans la tombe. Coupable elle l’est, parce que ses grands-parents ont dû la prendre en charge, elle qui leur a pris leur fille unique ». Aussi, est-ce avec ce sentiment d’une culpabilité aussi factice que pourtant réellement ressentie, que Sarah essaiera d’exister et de pourchasser un bonheur, que sa légèreté, son introversion, puis son désarroi face aux coups répétés du sort semblent vouloir lui refuser. Sa consolation : « Ce sont les livres qui feront son éducation et lui serviront de refuge », précise Michèle. Et « La vie de famille, qu’elle a choisie trop jeune, ne satisfait pas le rêve d’amour qu’ont fait naître les romans (qui ont comblé le vide de son adolescence). Jean, pour lequel elle quitte mari et enfants sur un coup de tête, se révélera très vite manipulateur et pervers (mais aussi impuissant face à ses propres démons). C’est (en fin de compte) un (cruel) coup du sort qui fera de Sarah une femme libre ». Pour solde de tout compte ? Voire !

Pratiquement tout le roman est incroyablement vivant et frémissant, senti et surtout comme vécu. Seul un exceptionnel brio littéraire, garanti non seulement par un authentique talent de conteuse, mais également par une observation aussi détachée qu’acribique de l’âme humaine, pouvait lui insuffler cette véracité et ce ressenti quasi-autobiographique. Il en revêt d’ailleurs la forme, de l’autobiographie, et le lecteur a parfois bien du mal à oublier que ce livre n’en est pas une. Si c’est, en effet, ce que vous cherchez, amis lecteurs, lisez plutôt le premier livre de Michèle Frank : Ressac, que je cite plus haut. Ici, dans le clair-obscur où baigne Sarah, les analyses psychologiques nées de la plume de l’auteur, tant introspectives de l’héroïne qu’objectives des personnages secondaires, ont beau être écrites à la 3ème personne, elles sont saisissantes de ressenti. Balzac et Proust eux-mêmes ne les renieraient pas, quitte à devoir reconnaître à leur épigone, en dépit d’une action assez limitée, un rythme bien plus nerveux, concentré et palpitant que le leur.

Il est vrai – et en principe clair pour tout lecteur de Ressac – que la Sarah du nouveau roman puise, comme presque tout héros d’une biographie imaginaire, dans la vie et dans les expériences de l’auteur. Elle présente tout à la fois certains traits de caractère de son frère, de sa mère et d’elle-même. En partie et par moments seulement, bien sûr ; car la vie de Sarah joue aussi son rôle déformant et interagissant avec les trois hommes qui marqueront cette première partie de son existence d’adulte, quitte à ce que le second occupe la majeure partie du roman. Mais j’arrête là. Il est en effet hors de question que j’aille couper l’herbe sous les pieds de l’écrivaine et vous prive de vos découvertes de lecteur en entrant dans les détails et en vous les décrivant, eux et leur corrélation avec l’héroïne. Je vous laisserai donc explorer sans guide ce beau roman de femme, ses scènes et descriptions brèves et pittoresques, ses contradictions, peintures de caractères, analyses, retours arrière, crochets et surprises. Et je ne risque rien à vous promettre que le style léger, alerte, et brillant de Michèle Frank fera pour vous de cette lecture un authentique plaisir.

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Après sa première enfance dans les Landes à l’ombre du souvenir de son père tombé à la frontière allemande, Michèle Frank va vivre avec sa mère en Lorraine chez ses grands-parents maternels, tandis que son frère reste là-bas avec ses grands-parents paternels. Double séparation : source de déchirement, solitude et révolte qui marqueront sa vie et son oeuvre. Après ses études de Lettres et au-delà de sa passion pour la littérature, elle découvre la peinture, où elle s’explose, sans se livrer, en un feu d’artifice de créations picturales le plus souvent abstraites d’une indicible magie. De fil en aiguille, l’art lui apporte l’amour et lui ouvre de nouveaux horizons, notamment en la personne du génial sculpteur luxembourgeois René Wiroth, qu’elle épouse.

Quoique chacun des deux artistes reste ancré dans sa discipline et continue à s’y épanouir, leur profonde union tant maritale que culturelle se traduit entre autres par un grand nombre d’expositions communes (2) ont également publié deux livres d’art en commun : L’or et l’argile, sous-titré L’art et le quotidien, en 2002, puis, en 2009, Correspondances, témoignant de l’étrange complicité entre deux artistes que leurs différences unissent. Michèle publie en 2005 son premier roman, Ressac, puis Eclatements en 2011, avec une amie d’enfance retrouvée, Simone Cukier, dont elle illustre les poèmes de ses peintures. Et voilà, je vous ai tout dit, enfin, pas vraiment. Mais le reste, c’est Sarah qui vous l’apprendra... en clair-obscur...

Giulio-Enrico Pisani

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1) « Sarah en clair-obscur », 190 pages, Éditions Édilivre, juin 2016, 16, 50 EUR, disponible chez Libairie Alinéa, Libo, boutique Neimënster et, en ligne, à la Fnac, chez Amazon ou Edilivre > https://www.edilivre.com/communaute/tag/michele-frank/#.WAekpiRGM2w

2) Sur Michèle Frank et René Wiroth v. aussi leur site http://frank-wiroth.lu/

mercredi 26 octobre 2016