Quand bronze, verre, bois et terre jouent au gai « Jeu de matières »

Michel Di Nunzio : Quadrature imparfaite


Il y a près de trois ans je vous présentais, amis lecteurs, dans l’étonnante exposition « Trois femmes dans le flux du temps... », que nous découvrions dans le cadre du « Time Stream » de la Galerie Cultureinside(1), la géniale sculptrice Ksenija Ljubibratic, appelée XENIA dans l’univers de l’art. Mais cette fois Gila Paris, la raffinée galeriste, nous présente ses bronzes dans l’expo « Jeu de matières », qui réunit des sculptures abstraites, semi-abstraites, géométriques ou figuratives créées en verre, bois ou céramique respectivement par Josepha Gasch-Muche, Martin Steinert et Michel di Nunzio. Il est vrai qu’au premier regard, rien ne semble réunir les quatre artistes. Et pourtant, en y regardant de plus près, le spectateur découvre qu’ils partagent tous la même passion : celle de la matière qu’il veulent voir façonnée, modelée, sculptée, chaque artiste y insufflant son inspiration, afin de transfigurer et d’élever la matière première de son choix au rang d’art transcendant la matière brute.

Ni les passants occasionnels ou curieux, ni les amateurs profanes ou éclairés d’art contemporain, ne sauraient rester indifférents, écrivis-je à l’époque des « Trois femmes dans le flux du temps... ». Et cela reste vrai. Comment être de ceux qui passent sans les voir, les créations de cette grande dame de la sculpture, qu’est

Ksenija Ljubibratic,

dite XENIA. Doyenne de nos artistes, née en Serbie en 1928, elle obtient, après un bac classique, son diplôme de fin d’études à l’Académie des Beaux-Arts de Belgrade. De 1956 à 58 elle se perfectionne dans l’Atelier de Sreten Stojanovic, élève de Bourdelle et l’un des principaux professeurs de l’Académie, puis fréquente de 1959 à 67 l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts à Paris (Ateliers Yencesse, Zatkin, Couturier). En 1967 et 68 elle participe aux symposiums et ateliers de sculpture en marbre à Arandjelovac (Yougoslavie), ainsi qu’en 1968 au symposium de sculpture sur marbre à Prilep (Macédonie). Mais c’est au travers de ses bronzes qu’elle nous permet à présent de découvrir son art. Impressionnante ! Certes, aujourd’hui, après avoir quasiment bouclé un siècle, elle travaille moins, mais peut désormais être sûre de l’avoir marqué, à l’instar des René Iché et autres Alberto Giacometti, d’une empreinte indélébile. Ses bronzes comme Danseur ou Torso d’homme, pour ne citer que ceux-là, sont de telles merveilles qu’au-delà du détour, elles valent le voyage. Et cela d’autant plus que vous pourriez découvrir par la même occasion l’artiste allemande

Josepha Gasch-Muche,

née près de chez nous, en Sarre, mais vit à Alfeld, dans la Basse Sachse. La Galerie nous apprend, qu’elle a étudié le dessin a Saarbrücken avec Günter Swiderski, puis à l’Académie des Beaux-Arts à Trèves chez le professeur et membre du Bauhaus Boris Kleint, lui-même assistant d’un maître de cette école, Johannes Itten. Après avoir travaillé avec différentes matières, elle a débuté ses expérimentations sur le verre en 1998 et a inventé une nouvelle technique défiant les anciennes traditions de la création verrière. En brisant des centaines, voire des milliers de morceaux de verre translucide et en les assemblant en formes géométriques simples qui absorbent, reflètent et réfractent simultanément la lumière, elle a trouvé une manière singulière de travailler ce matériau. Je ne peux d’ailleurs qu’approuver la présentation de la Galerie, où je lis que cette technique constitue une signature unique et reconnaissable qui permet au simple amateur d’identifier son oeuvre d’un seul coup d’oeil. Outre son propre genre, Josepha Gasch-Muche a réussi à créer un style unique, un sceau distinctif et indélébile qui lui confère une place à part dans l’histoire de l’art. Ses créations, tout à la fois géométriques et ordonnément anarchiques, comme son Cube gris 30x30x30, ou son T.04/03/13Q, vous étonneront et vous comprendrez, en les voyant, comment les concepts « ordonné » et « anarchique » peuvent avoir été réunis en une même oeuvre sans constituer un paradoxe. L’artiste a déjà exposé un peu partout et ses oeuvres se trouvent dans de très nombreux musées à travers le monde. Le troisième artiste,

Martin Steinert,

travaille le bois et crée des artéfacts composés d’ensembles harmonieux de fines tranches de bois lamellé-collé. Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain ; l’artiste a longtemps travaillé la pierre. Mais aujourd’hui, constituées de bois recyclé, ses sculptures ont abandonné la dureté du minéral et sont caractérisées par des formes stylisées, aux contours doux et souples, toujours bien finis, jamais bruts. L’artiste vise à capter tout l’élan du mouvement dans ses sculptures. Si des oeuvres comme ses Immobilie 02 ou Immobilie 03 peuvent paraître quelque peu minimalistes, disons, à la limite de l’art conceptuel, d’autres, comme Immobilie 04 développent une puissance esthétique certaine. Né à Sarrebruck en 1959, l’artiste a d’abord appris la sculpture en atelier, puis étudié histoire de l’art de 1981 à 85 à l’Université de Sarrebruck, avant de diriger une galerie et de s’installer comme sculpteur indépendant. Depuis quelques années, il crée des installations conceptuelles monumentales surprenantes. Un tel projet d’installation interactive avec le public circule actuellement à travers l’Europe et vise à poursuivre son chemin vers d’autres continents. La Galerie Cultureinside projette de l’amener prochainement au Luxembourg. Mais revenons donc au présent et au quatrième « mousquetaire » de madame Paris, qui n’est autre que le sculpteur belge

Michel Di Nunzio,

dont je vous déjà parlé il y a deux bonnes années. Vous ne vous en souvenez plus ? Rappel : graphiste et illustrateur de formation, notamment à l’Académie des Beaux-Arts de Tamines, c’est un touche-à-tout de l’art. Installations, photo, dessin, techniques mixtes, BD, infographie, art numérique, peinture, tout y passe et surtout la sculpture. En effet, « ... c’est dans la sculpture et essentiellement (dans) la céramique que j’ai trouvé mon moyen d’expression le plus complet et le plus proche de mes aspirations, ce qui me permet de faire la synthèse entre la forme et l’expression » confiait-il. Et selon la Galerie, matière universelle, à la fois subtile et fragile, sombre et charnelle, la céramique serait un compromis entre la pierre et le métal. Michel Di Nunzio réalise la plupart de ses oeuvres selon la technique du raku (2). Il choisit des thèmes « proches » du corps, et où la notion de pétrification est omniprésente, évoquant parfois le métal ou le bois pétrifié. Selon le philologue Michel Dicobu, son travail est comme un « Equilibre risqué entre la vie fragile et la dureté aveugle de nos décors. Partage tragique entre le don de la chair et la perte de son prestige. Balancement entre la beauté idéale et nos déchirures terrestres. La sculpture de Michel Di Nunzio travaille dans la pâte du temps qui palpite et rêve toujours d’éternité ». Et qu’est-ce qui la représente mieux que des créations comme Équation langoureuse ou Quadrature imparfaite, que nous pouvons admirer aujourd’hui ?

Giulio-Enrico Pisani

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1) CULTUREINSIDE Gallery 2013, 8 rue Notre-Dame, coin rue des Capucins, Luxembourg centre (tél. 2620.0960) jusqu’au 10 décembre, ouvert : mardi à vendredi de 14h20 à 18h30, samedi de 11 à 17h30.

2) Abréviation du terme japonais raku-yaki (...) est le résultat d’une technique d’émaillage développée dans le Japon du XVIe siècle (...) On utilise un grès chamotté plus solide car les pièces doivent résister à de forts écarts de température (extr. de Wikipedia)

jeudi 13 octobre 2016