Un pré-été indien chez Célina ?

Et pourquoi pas? C’est du moins ce que je ressentis lors de cette belle promenade tard-septembrale depuis Belair à travers le parc de Luxembourg jusqu’à l’avenue de la Liberté et, peu avant le Rousegärtchen(1), à la «Celina Gallery by Benedic(2)», nom que les amateurs d’art commencent à connaître simplement comme «chez Célina». En effet, aussi bien le choix intéressant des artistes exposés, qu’un accueil d’une grande gentillesse, vont au crédit de Célina, la charmante galeriste. Et celle-ci nous présente aujourd’hui, une fois encore, le plus que remarquable peintre messin Vadim Korniloff, qui occupe toutes les cimaises disponibles, laissant les travaux de la talentueuse sculptrice thionvilloise Nadine Bouis profiter assez discrètement de la troisième dimension sur divers socles et supports.

Vadim Korniloff,

je vous ai déjà présenté sa peinture en mars 2011, lors de son exposition à «La Galerie», place de la Gare, puis chez Célina, ensemble avec Anita Rautureau et Maurizio Perron, en septembre 2015. Mais alors tout est dit? Eh bien non, certainement pas, car personne, et surtout pas un artiste, n’est toujours égal à lui-même. Il l’est même très, très rarement. Certes, on reconnaît au premier coup d’oeil l’oeuvre d’une forte personnalité, comme celle de Vadim, devant laquelle on se dit d’emblée «c’est un Korniloff», comme on dirait ailleurs, c’est un Seurat ou un Ensor. Mais avant d’aborder les variantes, commençons par voir la constante. Notre artiste est bien plus critique dans la décomposition des tenants et aboutissants psychologiques, caractériels et situationnels qu’un caricaturiste, ou même un Toulouse-Lautrec à la satire mordante, voire, justement, un James Ensor. Mais il ne va tout-de-même pas, sans doute grâce son élégance française, jusqu’à l’inhumain, voire brutal spectre déformant d’un Francis Bacon.

Par les contorsions et mimiques exprimant les cheminements complexes, tortueux et détournés qu’il dépeint, Vadim expose dans l’être humain ce qu’il est plutôt que ce qu’il paraît, de façon littéralement parlant fort pittoresque. Aussi, ses tableaux se composent-ils d’autant de pantomimes aux sujets existentiels, où chaque trait, membre, face ou posture est partie prenante et interactive d’une scène critique ou satirique, sans pour autant être toujours dépourvues de tendresse. Mais l’agrément, le côté attrayant de la peinture korniloffienne ne relève pas seulement de la psyché, loin de là. Outre cette continuité et personnalisation du style, ainsi que l’imaginaire débridé de compositions inspirées du quotidien, nous retrouvons aussi dans de nouvelles nuances, variantes et harmonies la merveilleuse syntonie de sa palette chromatique, à premier abord parcimonieuse, mais en fait aussi riche que saturée. Plus encore que ses ocres jaune et rouge d’une densité rare, c’est en effet leur combinaison et interaction esthétique avec ses bleus, vert mousse sombre, blancs et gris taupe à ardoise, qui plonge le spectateur voluptueusement dans cette acrobatie psycho-picturale. Né à Metz en 1972, Vadim Korniloff y vit et travaille. «Autodidacte, il expose pour la première fois à Beyrouth (Liban) en 2007, puis les années suivantes à New-York, à Paris, au Luxembourg, en Allemagne, Belgique et Russie. Il est l’initiateur en 2013 du projet W.C. National, exposant des peintures dans les toilettes d’une trentaine de restaurants de la ville de Metz: une manière de contester l’hégémonie de l’art conceptuel, dont l’Urinoir du champion est l’emblème. Cette action fut soutenue par le conservateur du Musée de la Cour d’Or à Metz. Il a également écrit un pamphlet, «Raté! Les tribulations d’un artiste contemporain», publié en 2014 aux éditions Edilivre» et magnifiquement illustré l’Amour du Fou(3), un recueil de poèmes d’Adelino Dias Gonzaga. Mais venons-en à présent à

Nadine Bouis,

l’étonnante sculptrice que nous présente Célina en même temps que Vadim. Je dis étonnante – et je pèse le mot –, car tout autant qu’elle m’a séduit avec son savoir-faire, son grand talent, le style raffiné et le goût parfait de nombre de ses oeuvres, autant ses heureusement sporadiques dérives kitsch m’ont désemparé et rendent difficile une appréciation globale de son travail. Mais il ne s’agit bien entendu que de mon point de vue, et il est bien possible que le vôtre soit tout autre, amis lecteurs. Prenez, par exemple, son bronze «Lover» (Amant), authentique chef-d’oeuvre d’art épuré et stylisé à l’extrême, au point de frôler l’abstraction! C’est indiscutablement une création d’une esthétique et d’un goût exquis. Par contre, dans «Men at work» (Hommes au travail), série de marbres que l’artiste dit être «un hommage au travail de l’homme qui apprivoise la matière depuis des millénaires», une poignée métallique accrochée à la sculpture me dérange beaucoup(4).

Autre exemple: certains échantillons de la série des «ZoiZos - BirdZ», dont les exquises courbes à l’élégance épurée que l’artiste crée en bronze et/ou poly-marbre, sont gâchés par des couleurs pop ou des accessoires saugrenus. Heureusement que la série compte une majorité de spécimens se présentant dans toute la simplicité et la beauté de leur forme originale. Vous découvrirez également les splendides créations de la série «Masks», «des hommages aux rêves» inspirés de cet onirisme aussi éloigné de notre matérialisme pragmatique que les mythologies ouest-africaines ou orientales des représentations de l’imaginaire occidental. Ma perception n’appartient toutefois qu’à moi. Ailleurs(5) je lis en effet: «Au dédale des sentines, ce sont des cailloux (...) dans lesquels bute l’imaginaire de Nadine Bouis. Des bris de stéatite d’une bonne quarantaine de centimètres où se façonnent les Masks dans l’anamorphose de leurs formes originelles (...) qu’elle a adopté pour l’éternité en hommage à quelques grands hommes. Dans l’esprit et la profondeur sobrement descriptive, ces figures s’apparentent aux créations des Arts Premiers».

Sur elle-même, Nadine Bouis, dont l’oeuvre a déjà été couronnée par une quinzaine de prix gagnés aussi bien en France qu’en Italie et au Luxembourg, nous dit: «Née à Thionville en 1965 et issue de la culture populaire, j’ai passé mon enfance entourée de potiers et sculpteurs. Dès mon adolescence, je travaillais les blocs d’argile dans l’atelier de poterie de ma mère, ainsi que des pierres tendres. Je me suis formée ensuite au travail spécifique du marbre. Influencée par Constantin Brancusi et François Pompon, j’aime travailler les surfaces lisses et tendues à la manière de l’Ecole organique et des sculpteurs vitalistes du 20ème siècle. Je travaille en taille directe. Mes premières séries étaient inspirées des arts premiers et des antiquités grecques ou romaines. Aujourd’hui, mon imagination se focalise sur la représentation des êtres vivants et la recherche d’une nouvelle expression figurative…».

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Rousegärtchen : nom courant (en français: Jardin des roses). Nom officiel : Pace des Martyrs, en face du palais «ARBED»

2) Celina Gallery by Benedic, 14, Avenue de la Liberté, Luxembourg-ville, ouvert mardi au vendredi de 10h à 19h et le samedi de 10h à 18h. Exposition jusqu’au 2 novembre

3) Lire ma présentation du livre dans ces colonnes sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article15421

4) Extrait de la présentation de l’artiste: «... Sur chaque face, l’oeuvre est transpercée par une fibule, broche qui représente symboliquement la maîtrise de l’homme sur la pierre, le fer et le feu, ici pour le meilleur de l’art»

5) Sur le site de l’artiste ; texte du poète et artiste peintre Alphonse Pensa ?

Montag 10. Oktober 2016