Un été Villa Vauban, automne et hiver inclus ! (2)

« Espaces d’artistes »

Après avoir visité l’exposition « Images d’un monde serein, peintures du romantisme européen », dont je vous ai parlé hier, nous voilà devant sa jeune sœur luxembourgeoise, intitulée « Espaces d’artistes »(1). Le fait est que les artistes dont on nous y présente les oeuvres sont, 1°, presque tous luxembourgeois et, 2°, couvrent une période qui commence en gros vers la fin du XIXe, donc là où l’autre expo finit son survol. Deux options s’offrent dès lors à vous, amis lecteurs. Soit vous êtes du genre endurant, les 6 salles d’« Images d’un monde serein » vous ayant à peine mis en appétit et, revenu à la réception, vous repartez dans l’autre sens à l’abordage des 5 salles du XXe siècle. Soit vous détestez le forcing ou êtes venu avec enfants et remettez Espaces d’artistes, surtout de nos artistes donc, à un autre jour, promis juré. Et, franchement, il ne devrait pas vous en coûter trop, car cette seconde expo exhibe nombre de chefs-d’oeuvre que vous n’avez probablement jamais vus, mais qui tiennent une grande place dans la peinture moderne, voire contemporaine. Cependant, avant de vous présenter mon appréciation personnelle, je vous laisse à l’excellent survol tant historique que méthodique des curateurs de l’exposition.

« Sous le titre Espaces d’artistes, la Villa Vauban présente une sélection d’oeuvres récemment intégrées aux collections, en combinaison avec des fonds plus anciens jusqu’à présent non exposés. Outre les peintures (...) de la collection privée de Tony Lammar (1934-2014), des oeuvres du legs des époux Anders viennent d’arriver au musée. Cette exposition haute en couleurs réunit et met en évidence des oeuvres datant du XIXe siècle à nos jours, qui complètent les collections du musée autant qu’elles en diversifient les thèmes principaux. Dans l’un des « espaces d’artistes », le visiteur découvre des dessins d’Auguste Trémont (1892-1980), qui n’ont que rarement été exposés, ainsi qu’une peinture et des sculptures de l’artiste. Une autre salle est dédiée aux tableaux de la donation Anders, qui se situent, d’un point de vue stylistique, entre l’art académique du XIXe siècle et l’impressionnisme. Une peinture de Guido Oppenheim (1862-1942) (...) s’intègre dans cet ensemble. Oppenheim a travaillé à partir de 1902 en tant qu’artiste indépendant dans sa ville natale de Luxembourg ; ses paysages s’inspirent de l’impressionnisme français.

Des oeuvres d’artistes luxembourgeois renommés de la première moitié du XXe siècle occupent la place centrale de l’exposition qui s’intéresse à leur regard sur le monde (...) Les peintures de Dominique Lang (1874-1919), Joseph Kutter (1894-1941), Harry Rabinger (1895-1966), Jean Schaack (1895-1959) et Nico Klopp (1894-1930) y sont exposées, parmi bien d’autres. Des oeuvres de la deuxième moitié du XXe siècle par Michel Stoffel (1903-1963), Henri Dillenburg (*1926) et Émile Kirscht (1913-1994) y apparaissent également et témoignent de la diversité propre à la création artistique de cette époque, entre figuration et abstraction. Des travaux de Roger Bertemes (1927-2006), disparu il y a dix ans, clôturent l’exposition. Les collections d’art de la Ville se sont enrichies récemment de deux tableaux de grand format grâce à la donation de la famille de l’artiste. L’exposition propose une petite rétrospective de l’œuvre de l’artiste et montre son abandon du naturalisme au profit de l’abstraction, qui met l’accent sur la couleur, la matière et le geste. » Et autant pour la présentation du musée, dont il est temps qu’elle cède à mes coups de coeur ! Aussi les vôtres ? À vous de voir, mais, de toute manière, chacun des cinq espaces (ou salles) que nous allons parcourir ensemble vaut franchement le déplacement, même si vous deviez venir des pays voisins. Et qui ne connaît pas le célèbre sculpteur Auguste Trémont ? Mais ce que la plupart savent moins, c’est qu’il nous a laissé des huiles et des aquarelles, ainsi que des gouaches et des dessins tant au crayon qu’à l’encre de Chine. C’est passionnant à découvrir, tout comme, au-delà de deux sculptures mineures, dont un couple de coqs « combattant » qui ne lui ressemble guère, le chef d’oeuvre par excellence, celui qu’on ne se lasse pas d’admirer, le « Couple de tigres royaux marchant ». Ce splendide bronze sera déjà à lui tout seul une de vos plus belles récompenses.

Dans la deuxième salle, des beaux restes d’esthétique XIXe vous attendent avec deux ravissants tableaux d’intérieur (un Gerrant Reulen et un anonyme) et trois tableautins de P. L. Delance, C. N. Lambert et Dominique Lang. Mais le nec plus ultra vous est offert ici par le charme des « Sous-bois » de Guido Oppenheim, sans doute notre plus authentique impressionniste. Puis, toujours dans la veine paysagiste, 2 charmants petits Nico Klopp, 3 splendides Harry Rabinger et 2 Joseph Kutter, dont la célèbre « Rue de village à Körich » (avec 1 coq sur la chaussée) et 7 grands tableaux de Jean Schaak. Ce que Schaak a de formidable, c’est son indépendance stylistique. De l’impressionnisme à l’expressionnisme presque tout y passe. Son « Saint Paul de Vence » est époustouflant, mais il est aussi très difficile de simplement voir « en passant » ses tableaux « Calvi, Corse », « Ville de Luxembourg vue du Rahm », « Vallée de la Sûre », « Bisserwee », « Vue du village de Rollingen… » et « Walferdange ».

Le troisième espace nous introduit dans l’univers de l’abstrait avec 3 Émile Kirscht, 6 Henri Dillenburg et 3 Michel Stoffel. Intéressants, et j’en apprécie l’originalité avant de m’arrêter plus longuement devant le sommet de l’exposition : Roger Bertemes, pour qui la peinture était sentiment, sensations, poésie et musique à l’état pur. Bien que nous l’ayons perdu il y a déjà presque dix ans, il reste à mon avis de loin le peintre abstrait le plus contemporain du Grand-duché, et le musée ne manque pas de l’honorer comme il le mérite. Outre une petite et 4 grandes toiles, ainsi qu’une encre de chine & fusain sur papier et un superbe triptyque nommé « Hommage à mes parents », nous découvrons dans cette salle l’un de ses chefs-d’oeuvre, intitulé très à propos « Écouter le clair d’un jour ». Écouter la lumière ? Donner à écouter un tableau ? Chez Roger Bertemes c’est la norme. Et ça ne fait que commencer, car les quatrième et cinquième espaces lui sont entièrement consacrés.

Dans Finlandia – c’est ainsi que j’appellerai ce quatrième espace – semblent flotter, silencieux, les accords du célèbre poème symphonique de Jean Sibellius, qui sourdent magiquement des vastes toiles « Järnranta » et « Hämärä ». Nées du voyage finlandais de Roger Bertemes, organisé par son ami de longue date (et le mien), Nic Klecker avec son épouse Laura(2). De plus, aussi fascinants qu’esthétiquement superbes, 19 petits croquis à l’encre de Chine et à la gouache constituent autant de notes dessinées retraçant son voyage. Ils documentent étrangement combien les abstractions de Bertemes sont tout relatives. C’est qu’elles ne représentant pas « rien », ainsi que le veut la véritable abstraction, mais constituent la résultante poétique d’une puissante interaction entre le vu et le ressenti de l’artiste, interaction qui dissout en quelque sorte la figuration. Et c’est enrichis de ce constat, à mon avis essentiel, que nous abordons la cinquième salle avec ses 8 grandes toiles, dont l’une, immense, est intitulée « Als Schnee und Licht die geschundenen Gesichter bedeckten » (Lorsque neige et lumière voilèrent les visages harassés). À vous de poursuivre la découverte, amis lecteurs, car je suis obligé de clore une intéressante panoramique qu’il m’est hélas impossible d’approfondir dans ce cadre.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Jusqu’au 15 janvier 2017 au Musée d’art de la ville de Luxembourg, Villa Vauban, 18 Avenue Emile Reuter. Fermé le mardi, ouvert vendredi de 10-21 h et tous les autres jours 10-18 h.

2) Dans son ouvrage « Finlandia, pour une voix d’Ingrie », (1981) Nic fait l’éloge de la patrie de sa femme Laura qui a traduit les poèmes en finnois. Un livre, Le Tournant finlandais, (disponible au musée) été édité sur ce voyage de Roger Bertemes avec sa femme Marguerite, et son fils ainé Paul (à l’époque étudiant et photographe) accompagnés des époux Klecker et de leur fille Kathy. Lire aussi à ce sujet les textes introductifs au livre par Lucien Kayser et Paul Bertemes sur www.mediart.lu/edition/le-tournant-finlandais/

vendredi 5 août 2016