Un été Villa Vauban, automne et hiver inclus ! (1)

« Images d’un monde serein, peintures du romantisme européen »

Andreas Schelhout : Rivière gelée avec patineurs


Il faut reconnaître, que cette année, au Musée d’art de la ville de Luxembourg, Villa Vauban(1), on a décidé de mettre les petits plats dans les grands. Non seulement nous offre-t-on de participer durant tout l’été aux activités ludiques et culturelles en plein-air « Villa Plage 2016 » dans le parc du musée(2), mais on nous permet de découvrir, notamment par temps moins sec, un très intéressant panorama à travers un siècle de peinture. Aussi, après la fort belle exposition « Les cinq sens dans la peinture » qui a réjoui ses visiteurs jusque fin juin et que je vous ai présentée début mai dans ces colonnes(3), voici tout d’abord une charmante collection de peinture romantique du XIXe siècle. Intitulée « Images d’un monde serein... », elle représente cet aspect du romantisme qui, tout douce romance et rieuse sérénité, n’embrasse toutefois pas ses aspects passionnels, voire parfois violents. Le musée nous introduit en effet plutôt parmi des...

« Couples d’amoureux, paysages dramatiques, scènes historisantes ou orientalisantes, foi et piété, nature et chasse... » et précise que « Le sentiment, l’imagination et le repli de l’individu sur la sphère privée prennent la place du rationalisme du XVIIIe siècle... », donc du siècle précédent. Étrange contrepoint et début de présentation tout de même, car on peut se demander où pût s’être cachée une peinture rationaliste dans un XVIIIe siècle dominé par le Néoclassicisme, le Rococo et l’aube du Romantisme ! Mais qu’importe pour l’heure ? Ce qui compte, c’est ce qu’on nous montre et non son opposé. « En guise d’aperçu de la création abondante de cette époque », poursuit l’introduction, « la Villa Vauban présente une quarantaine de tableaux de peintres français, belges, néerlandais et allemands, en provenance de ses propres fonds. L’exposition guide le visiteur à travers six salles, chacune dédiée à une thématique du Romantisme ».

« Au début », précise-ton ensuite, « des idylles présentent des relations humaines idéalisées : l’amour, la famille, l’amitié, en partie dans un décor historisant. Ensuite, la perspective devient plus large. Quelques paysages avec plans d’eau ainsi que des marines imitent encore les maîtres néerlandais de l’Âge d’or. Par contraste, des exemples de l’école française mettent l’accent sur l’effet de la lumière et de l’atmosphère. Une autre salle célèbre la chasse et ses trophées, le passe-temps privilégié de la haute bourgeoisie, sous forme de splendides natures mortes. Dans la salle suivante, des tableaux aux sujets méditatifs et religieux comme les intérieurs d’églises, la vie de couvent, les prêtres, les moines et les saints témoignent du retour romantique à la foi chrétienne. La dernière salle montre des exemples de l’image idéalisée de la femme, parfois transportée dans le passé et typique du XIXe siècle : la femme en tant que mère, aux travaux du quotidien, en costumes historiques ou représentée d’une manière antiquisante – ce qui donne en même temps un aperçu de l’Historisme français de la deuxième moitié du XIXe siècle... ».

Et si je vous permettais de jeter à présent un petit coup d’oeil par ci par là sur quelques perles de cette exposition peut-être historisante, mais oh combien vivante et colorée qui vous attend dans les six premières salles du musée ? Eh bien, la première salle, consacrée aux « Petits plaisirs du quotidien » est indiscutablement dominée par « Les trois commères » de Louis-Aimé Grosclaude, que je considère personnellement comme étant le chef-d’oeuvre de l’exposition. Notez, amis lecteurs, que cet avis ne fut guère celui des critiques du salon de 1841, auxquels leurs exigences de banalité académique firent sans doute mal digérer la charge de simplicité vitale et surtout d’humour rayonnant de ce splendide tableau. On put notamment lire à l’époque dans la pourtant prestigieuse Revue des deux Mondes : « ... il a à se garder de M. Gros-Claude, dont les Trois Commères engendrent des rires inextinguibles, qui paraissent sincères, quoiqu’il soit difficile de faire descendre l’art à un tel niveau de bassesse et de trivialité ». Autres temps, autres mœurs, autres goûts ! Sans aller jusqu’à la dramaturgie des clairs-obscurs d’un Caravage, auxquels Gros-Claude préfère la gaité, nous sommes pourtant dans le même ordre qualitatif. Et Georgette Bisdorff a bien raison d’appuyer dans « Ons Stad »(4) sur le fait qu’« Ici la lumière éclaire surtout le visage des trois commères (...) le visage ridé des trois vieilles femmes... », puis de se demander « ... de quoi peuvent bien parler ces trois bavardes… ». C’est tellement vivant qu’on s’y croirait.

Étrangement, je n’ai pas trouvé dans la salle suivante, pourtant dédiée à l’« Amour et (aux) rapports humains » de quoi faire vibrer mon coeur ; mais vous savez bien ce que l’on dit : des goûts et des couleurs... Par contre, dans la salle 3, baptisée « Paysages d’eau », ce fut l’enchantement. Je ne peux hélas pas évoquer ici tous les tableaux qui y sont exposés et me conterai de vous citer « Le Lac de Genève » d’Alexandre Calame, ainsi que la « Rivière gelée avec patineurs » d’Andreas Schelfhout, qui sont de pures merveilles. On peut lire à raison sur la page face-book du musée dans « Work of the week » (Oeuvre de la semaine) que Schelfhout « parvenait à illustrer le froid de manière si convaincante que les observateurs pouvaient ressentir l’atmosphère unique et réellement entendre les patins rayer la glace(5) ». Quant au lac de Genève, Alexandre Calame n’en rend ni l’immensité, ni les larges et riantes vallées. Son paysage est intime. L’on a plutôt l’impression d’aborder une petite anse perdue, cernée de forêts et enchâssé dans l’Alpe, un coin de « paradis » dont l’ambiance flirte avec celle d’un Lac de Sils, ou s’apparente, pour le moins, au coup d’oeil d’un Courbet, dont il n’aurait guère eu besoin d’envier le génie. À se demander comment ne pas encore y avoir flâné, rêvé, flirté, navigué...

Tout comme la salle 2, la 4, sur le sujet « Foi et piété » ne m’a pas vraiment impressionné. On est loin des grands thèmes mystiques et des envolées des peintres de naguère. Le regain religieux de l’époque est surtout formel, et si on peut y découvrir une certaine intériorisation, le sujet ne semble plus grandement inspirer l’art. Aussi, la peinture retrouve davantage son compte dans la salle 5, où elle s’épanouit « À la chasse et dans les prés ». Étrangement et quoique somme toute simples corollaires du thème de cette salle, les tableaux les plus brillants y sont à mon avis deux splendides natures mortes qui valent déjà à elles seules le déplacement. Ensuite nous rejoignons la salle 6, celle des « Beautés intemporelles », où l’oeuvre la plus remarquable – ce qui ne l’empêche pas d’être un peu niaise, voire kitsch – est représentée par les « Jeunes Napolitaines au tambourin » de Guillaume Bodinier. Offrant au spectateur leur visage trop lisse, trop propre et bien nourri à la langueur figée sur indispensable fond de Vésuve, celles qu’on appelle aussi « Les filles de Procida »(6) auraient certainement eu davantage les faveurs du salon de 1841 que les Commères de Grosclaude. Esthétiquement parfait, agréable à voir, mais guère enthousiasmant et plus académique que romantique, ce top de la salle 6 nous permet de passer sans trop de regrets à l’exposition suivante, que je vous présenterai demain.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Jusqu’au 5 mars 2017 au Musée d’art de la ville de Luxembourg, Villa Vauban, 18 Avenue Emile Reuter. Fermé le mardi, ouvert vendredi de 10-21 h et tous les autres jours 10-18 h.

2) Durant les mois d’été, le Musée vous invite à participer aux différentes activités qui auront lieu dans le parc de la Villa Vauban. (...) Seul(e), en couple, en famille ou avec des amis, vous pourrez passer un moment de détente dans un cadre unique.

Nouveauté : Chaque jour de la semaine (sauf le mardi), un food truck différent servira des spécialités culinaires pendant l’heure de midi.

Ateliers proposés : Klassik am Park - Liesung fir Kanner : Elefanten, Monsteren, Plooschteren an eng Prinzessin - Mon Villa T-shirt - Il était un petit navire - Ma villa à la Villa - Les artistes en plein air - Deuxième édition des rencontres tricot estivales à la Villa Vauban - Concept pique-nique : Dîner sur l’herbe. Dates et horaires dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 22.7.2016, p. 10, ou sur http://villavauban.lu/news/villa-plage-2016/

3) www.zlv.lu/spip/spip.­php/squelettes/spip.php ?article16771

4) http://onsstad.vdl.lu/­uploads/media/ons_stad_19-1985_29.pdf

5) Traduit par moi de l’original anglais ( ?) « The painter succeeded in illustrating the cold so convincingly that observers believed they could feel the unique atmosphere and actually hear the scratching of the ice skates »

6) Procida : Île du golfe de Naples

vendredi 5 août 2016