Nobuyoshi Araki, photographe japonais

Témoin de tous les instants

Il existe deux types de photographes. Ceux qui sortent toujours avec leur appareil en quête d’instantanés à la sauvette. Et ceux qui s’en servent uniquement pour une prise de vue mûrement réfléchie. En faisant de sa vie une performance visuelle, Nobuyoshi Araki croise les deux profils.

L’artiste est né en 1940 à Tokyo. Diplômé de la Chiba University, il reçut sa première distinction à l’âge de 24 ans, le Prix Taiko qui récompense la jeune photographie japonaise. Pendant plus de dix ans il a travaillé en qualité de photographe publicitaire, avant d’avoir enfin la possibilité de se consacrer exclusivement à son art.

Afin de lui donner la possibilité d’immortaliser ses copines, son père lui a offert, alors qu’il était âgé de 12 ans, un appareil photo. Son père était photographe amateur.

Araki, c’est la démesure, avec un peu plus de 500 livres publiés à ce jour et des expositions lors desquelles il donne parfois à voir au public jusqu’à 4.000 photos, alors qu’en général dans cette discipline artistique, sont exposées aux alentours de 300 photos.

Ses travaux lui ont apporté une grande notoriété auprès du public japonais et international : ses photos sont la plupart du temps accompagnées de textes sur le mode d’un journal intime. Bien qu’Araki ait toujours contesté sa qualité d’artiste au sens romantique du terme, ses œuvres s’inscrivent dans l’art des avant-gardes de sa génération.

Cette année a lieu, en France, la première rétrospective consacrée au plus grand maître de la photographie contemporaine japonaise : Nobuyoshi Araki. Elle se déroule du 13 avril au 5 septembre 2016 au Musée national des arts asiatiques - Guimet (www.guimet.fr) à Paris. L’exposition retrace quelque cinquante années de travail de l’artiste.

La notoriété mondiale d’Araki a souvent reposé sur l’érotisme de son art, et notamment sur les séries sulfureuses consacrées à l’art du kinbaku (bondage japonais né de l’art traditionnel du ligotage, le « hojojutsu »). La photographie d’Araki est cependant plus riche et plus complexe que ce seul aspect, et l’exposition montre la profondeur, l’ampleur et la poésie de son œuvre. L’originalité de l’exposition est aussi d’intégrer dans le parcours un certain nombre d’œuvres patrimoniales japonaises provenant du Musée national des Arts asiatiques Guimet. Ainsi, des photographies du XIXème siècle, des « shunga », des estampes érotiques, des objets d’art, permettent de donner des clés pour comprendre l’enracinement de l’art d’Araki dans la culture traditionnelle japonaise.

Un ouvrage contenant plus de 600 photographies de l’artiste vient d’être publié en coédition sous le titre Araki Nobuyoshi, par Gallimard (www.gallimard.fr) et le Musée national des arts asiatiques - Guimet. Dans cet album, à travers un parcours en chapitres thématiques, nous sont présentées : les séries consacrées aux fleurs (de 1973 aux années 2000) : Tokyo (qui est le contexte de toute l’œuvre d’Araki) ; l’histoire d’amour passionnelle de l’artiste avec son épouse Yoko (du Voyage sentimental, leur lune de miel, au Voyage en hiver, c’est-à-dire l’agonie et la mort de Yoko) ; ciels de Tokyo, motif qu’il photographie chaque jour depuis plus de vingt-cinq ans et des extraits de son journal intime photographié, auquel il travaille depuis le début de son œuvre.

Les auteurs de ce très bel ouvrage sont Jérôme Neutres, commissaire de l’exposition, spécialiste de la photographie, Jérôme Ghesquière, responsable des collections photographiques du Musée Guimet, Philippe Forest, romancier et essayiste, Michel Lucken, spécialiste du Japon moderne, Sophie Makariou, présidente du Musée Guimet. On se souvient que Philippe Forest a déjà publié deux livres sur Araki Nobuyoshi, chez Gallimard : Sarinagara et Araki enfin, l’homme qui ne vécut que pour aimer, dans la collection Art et Artistes.

Son livre Love Hôtel et autres publications

La production de livres d’Araki connaît une progression quasi exponentielle, qui d’ailleurs n’est que le reflet fidèle de la formidable activité artistique qu’il déploie. Il a ainsi publié des récits, des entretiens, des citations. En France, son livre Love Hotel a été publié aux Editions Denoël. Il s’agit du deuxième volume parmi les huit que comptent ses œuvres littéraires publiées au Japon. Dans ce livre on retrouve des portraits écrits, c’est-à-dire que sur certains de ses modèles dont il a fait des photographies, il a rédigé des textes. L’artiste considère que ce livre est une romance érotico-sentimentale.

Certains textes d’Araki sont magnifiques. On dirait souvent que c’est au miroir de la littérature qu’avec lui se contemple la photographie. Conte, roman, récit, journal, essai ou poésie, Araki revisite chacun de ces genres propres à une tradition littéraire qui est la sienne.

S’émancipant des contraintes du véridique et même, parfois, du vraisemblable, l’artiste fait de la réalité une fiction, recomposant les événements de sa vie, les éléments du monde selon l’intrigue que souverainement il fabule sans souci aucun de sa conformité avec ce qui a effectivement été.

Il faut se rendre compte que les photographies d’Araki donnent à lire un véritable roman. Romanesque au plus haut point, haut en couleur, pittoresque et picaresque, alliant le sublime au grotesque, le trivial et le délicat, riche de péripéties et de rebondissements, avec pour ressort essentiel ce désir sans lequel il n’est pas de roman qui tienne et soit susceptible de retenir longtemps l’attention de ses lectrices ou de ses lecteurs.

Dans ses romans, ainsi que dans ses photographies, Araki documente formidablement l’univers plutôt libidineux et assez alcoolisé dans lequel évoluent amants et maîtresses, acteurs et prostituées, bourgeois et marchands. Dans son roman L’homme qui vécut pour aimer les femmes (Kôshoku ichidai otoko), il raconte l’histoire d’un individu allant de conquête amoureuse en conquête amoureuse, appareillant enfin pour la légendaire et utopique île des femmes, fantasme fellinien s’il en est.

Les sources de son œuvre

Une œuvre aussi magistrale, aussi complète que celle d’Araki, récapitule la discipline à l’intérieur de laquelle elle s’inscrit. Au niveau de ses photos, il s’est beaucoup inspiré du néo-réalisme des cinéastes Bresson, Godard, Takeshi Kitano, Vittorio De Sica, Roberto Rossellini. Araki s’est emparé de beaucoup d’images d’autres, afin de les refaire, de les transformer, de les améliorer. Ainsi on retrouve chez lui de profondes sources d’inspiration, quasiment des doubles de réalisations artistiques de peintres et de plasticiens, tels Modigliani, Matisse, Kawara, Kusama Yayoi, Andy Warhol, Pollock et Picasso.

L’œuvre d’Araki Nobuyo­shi prend sa source dans un Japon ancestral et les sujets qu’il aborde le placent dans la lignée des plus grands photographes qui ont construit l’identité d’une photographie spécifiquement nippone.

Le vrai rayonne dans chacune des photographies qu’il fait et, toutes ensemble, elles fabriquent la trame d’une splendide et scintillante légende.

Dans l’œuvre d’Araki, le passé agit comme une toile de fond sur laquelle se superpose son regard sur le monde contemporain.

Araki pratique beaucoup le coloriage des épreuves.

Il calligraphie à même le support, applique avec retenue des couleurs fluides sur ses photographies, ou, au contraire, dans une gestuelle généreuse, recouvre toute l’image au point de ne plus rien laisser paraître du cliché original.

Dans ses compositions de fleurs, on retrouve également ses racines culturelles. Il puise dans l’art traditionnel de la composition florale, l’« ikebana ».

Araki scrute dans les fleurs l’harmonie des constructions linéaires, le rythme des lignes entre elles, les couleurs, les matières et les formes évocatrices.

Il documente le présent

Comment se déroule une journée de Nobuyoshi Araki ?

Dès qu’il se lève il gagne le toit de sa maison et il photographie les nuages, ou le ciel limpide. Il monte ensuite dans un taxi et prend des images à travers la vitre. Dès qu’il arrive à son studio, il photographie des mannequins ou des objets. Ensuite il fait un tour au bar ou chez des amis et c’est reparti, il photographie et photographie encore et toujours, jusque tard dans la soirée.

Tout le passionne, tout passionne son objectif ! Une fleur, un chat, les objets les plus divers, une femme nue. Parfois simplement nue, parfois les jambes écartées, parfois ficelée...

Araki s’est transformé en véritable personnage. Il porte ses 76 ans, ma fois bien, malgré ses problèmes de santé.

Araki s’est créé un personnage qu’il interprète à merveille avec ses éternelles bretelles sur un tee-shirt rebondi au niveau du ventre et imprimé à sa gloire avec ses propres photos de femmes nues. Crâne dégarni avec un toupet sur chaque tempe, une moustache, petites lunettes rondes, ses traits évoquent un dessin d’Hergé ayant fusionné les physionomies épurées de Tintin et du professeur Tournesol. Pour la verve, l’exubérance, les propos déroutants, Araki tient de Dalí.

Les thèmes des photographies d’Araki sont avant tout Tokyo, le sexe et la mort. Araki considère que la photographie est liée au sexe et à la mort, deux pulsions qui sont pour lui inséparables. Il photographie aussi beaucoup de femmes nues, à commencer par son épouse. Pour lui, la nudité est dans le portrait et non dans le corps. Il photographie aussi des fleurs, métaphore du sexe féminin.

Ce photomaniaque n’a aucun tabou, il a choqué son pays en immortalisant sa femme dans son cercueil. Il a aussi saisi le cadavre de sa mère, puis ses os après la crémation.

Beaucoup de ses photographies sont datées, manière de signifier une adhérence de la photographie au présent qu’elle documente. Mais Araki sait aussi brouiller cette relation de la photographie à un présent/passé, par exemple en trichant sur les dates.

Araki a inauguré un genre de démarche photographique inédit, où l’objectif suit au plus près la vie de l’artiste dans une veine auto-fictive agencée avec une grande maîtrise.

Il dit : « C’est certain que je ne peux pas vivre sans un appareil photo. C’est une façon de vivre. Prendre des photos est aussi naturel pour moi que la respiration. Le son du déclencheur est comme le battement du cœur. Je ne pense pas du tout en termes de productivité. Je fais juste des photos en soi ».

Michel Schroeder

vendredi 29 juillet 2016