Christian Frantzen et Gregory Durviaux, deux appropriationnistes !

Cet été peu folichon offrira au moins à tous ceux qui ne font pas pour l’heure provision de soleil dans le sud l’occasion de remplir agréablement leur temps libre en faisant le plein de culture, magie et beauté dans les musées et galeries du pays. Aussi, est-ce une fois de plus deux artistes exceptionnels que j’aimerais vous proposer de découvrir ou de redécouvrir dans les salles d’exposition de la Galerie Nosbaum & Reding (1), située dans la vieille ville de Luxembourg, à deux pas du MNHA. Le premier d’entre eux,

Christian Frantzen,

dont les oeuvres vous accueillent dans l’espace «1», n’est pas un inconnu pour les lecteurs réguliers de nos colonnes. Je vous le présentai en effet dans mes articles sur son expo à la Galerie L´Indépendance de la BIL au printemps 2011 et sur celle chez Nosbaum & Reding en février 2014. Artiste bien de chez nous, Christian Frantzen est né en 1975 à Luxembourg. En 1999 il obtient une maîtrise ès arts plastiques à l’Université Marc Bloch de Strasbourg. Suit un long séjour à Cologne, où il enrichit ses acquis strasbourgeois sur l’École de Paris et sur l’expressionnisme américain de ceux des écoles modernes américaine et allemande. Il vit et travaille aujourd’hui au Luxembourg.

Ses vues de mégapoles, de façades aux géométries interconnectées et celles d’installations portuaires, vous épateront par sa manière figurative, parfaitement réaliste et quasi-photographique (mais pas que...) de les dépeindre. En dépit d’une chaleur certaine qu’il parvient à faire rayonner de sa peinture, l’univers qu’il illustre est comme désincarné, dévégétalisé. Ainsi que note le galeriste dans sa présentation, «... de vastes paysages et d’énormes étendues ont été façonnés par l’homme et ceci à une vitesse inouïe. Christian Frantzen se veut le peintre de cette nouvelle «nature», aliénée et aliénante à la fois...».

Sa technique consisterait principalement à copier des photos glanées sur Internet, puis à en faire avec une remarquable maîtrise des tableaux plus expressionnistes que réalistes. Comprendre dans quelle mesure l’artiste se détache d’une réalité vue par le photographe et la reconstruit, sans pouvoir se mettre à sa place, c’est-à-dire entrer dans sa perception des choses avant de s’en libérer, n’est pas évident. Il suffit en effet d’avoir visité l’exposition d’un photographe urbain comme Peter Bialobrzeski, pour ne guère être dépaysé au milieu des tableaux de Christian Frantzen. Mais la peinture apporte au spectacle instantané tout à la fois l’unicité, la densité matérielle et une expressivité que seul les plus grands maîtres de la photographie peuvent espérer approcher.

Le paysage urbain était déjà à l’honneur durant la Renaissance, puis chez les pré-impressionnistes comme Granet ou Turner et les impressionnistes comme Monet ou Utrillo. Peinte aujourd’hui avec talent par les Marc Lague, Carole Melmoux et autres Xavier Carbonell, la ville aime la photo. Celle-ci est un d’outil documentaire, d’approche et de mémoire, mais ne concurrence pas la peinture. L’art pictural est le reflet d’une approche individuelle unique et intérieure du peintre. Ce n’est pas le paysage qui fait le tableau, ni, moins encore, la photo d’un paysage, mais l’osmose de l’artiste avec le paysage, ici urbain, c’est à dire façonné par l’homme. Des splendides toiles comme «be home on friday», «Hambourg» ou «Win 2» et bien d’autres vous le prouveront. En attendant, voici une autre symbiose entre photo et peinture:

Grégory Durviaux,

que nous découvrons dans l’espace «2» de la galerie (empruntez le passage voûté, à côté de l’entrée principale, vers la terrasse sur la vallée de l’Alzette, puis la porte à votre droite...). Né en 1975 à Bruxelles, Grégory Durviaux a étudié de 1996 à1998 à l’ERG (École de Recherche Graphique) à Bruxelles et de 1994-1996 Philosophie à l’ULB (Université Libre de Bruxelles). Il a vécu longtemps au Luxembourg. Aujourd’hui, il vit et travaille à Bruxelles.

Tout comme Christian Frantzen, Grégory Durviaux peut être considéré lato sensu comme un artiste appropriationniste, néologisme désignant des artistes qui copient des travaux existants, comme base de nouvelles créations, ce qui n’est pas sans rappeler le principe de la mou’aradha (2) en poétique arabe. Raphaël Pirenne de l’Université catholique de Louvain écrit en effet que «... Grégory Durviaux» fait passer l’image du cinématographique au photographique, pour atteindre le pictural, de telle sorte que l’image d’origine, recadrée et redimensionnée pour accentuer le point focal de la scène et lui donner son étendue, ne correspond plus à l’image finale, écartée et décalée par rapport à cette première image... ».

Personnellement, je ne vois pas d’origine cinématographique dans les tableaux de Grégory Durviaux, du moins pas dans ceux de la collection exposée ici, qu’il intitule «A spotlight at night», mais photographique à coup sûr. C’est captivant, amis lecteurs, mais rien de bien spectaculaire! Tout en finesse, développées en une, deux, ou tout au plus trois couleurs et avec leur petit air d’évoquer des négatifs photo, ses oeuvres semblent comme vibrer d’une fascinante musicalité poétique, tant est-il qu’en appeler précédemment à la mou’aradha n’a rien d’anodin. Les scènes végétales de ses tableaux «The concentration of the pattern tends to make disappear the specificity of the subject» ou autres «Based on a true painting», magistralement projetées à l’huile et acrylique, ou à huile et gesso sur aluminium ou dibond (3), relèvent en effet de la plus pure poésie optique. Ce seront autant de clins d’oeil nocturnes ou semi-nocturnes sur le monde magique de ces clairières et bois ardennais qui furent un bout de temps son univers et qui aujourd’hui feront vibrer votre âme. Béotiens s’abstenir !

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Nosbaum & Reding – 4, rue Wiltheim – Luxembourg vieille ville, ouvert mardi à samedi de 11 à 18 heures. Expo Christian Frantzen et Gregory Durviaux jusqu’au 12 août.

2) La mou’aradha, désigne en poétique arabe un poème inspiré par un poème reconnu, écrit +/- dans le même mètre que celui-ci et dans une thématique apparentée, afin de lui rendre hommage et surtout choisir sa propre lignée. Ceux que ça intéresse, peuvent aussi lire à cet effet mon article sur www.zlv.lu/spip/spip.php?article15127

3) Matériau rigide composite à base d’aluminium.

Christian Frantzen : «Be home on Friday»

Freitag 8. Juli 2016