Victor Hugo et son théâtre, trois grandes féministes mexicaines…

Dans la collection «Le théâtre de» publiée par Ides et Calendes (www.idesetcalendes.com), deux nouveaux volumes viennent d’être publiés : Victor Hugo de Florence Naugrette et Anton Tchekhov de Georges Banu. On apprendra, par exemple, qu’avec sa tragédie Le roi s’amuse, Hugo a provoqué un scandale, parce que sa pièce raconte la vengeance manquée du bouffon Triboulet contre le roi qui a violé sa fille. Après la première de la pièce, la police suspendit les représentations suivantes ! Inimaginable à notre époque, quoique la liberté de penser aujourd’hui est loin d’être toujours garantie. Même chez nous, on pose usage de muselières ! Dans sa pièce Le roi s’amuse, Victor Hugo mit au devant les vices de la cour. En haut lieu, nombreux furent choqués qu’Hugo osa des vers comme : «Vos mères aux laquais se sont prostituées», tout comme nombreux furent ceux et celles choqués par la représentation en soudard lubrique du roi vainqueur de Marignan. Sa pièce Marion de Lorme a été censurée. Dans cette pièce, Victor Hugo représente le roi Louis XIII comme un homme faible, attendri par une courtisane en pleurs, manipulé par son bouffon, et dépassé par l’autorité de son ministre Richelieu. Suite à cette censure, les romantiques furent remontés contre un pouvoir qui a voulu imposer sa loi aux artistes. Le Comité de lecture de la Comédie-Française apprécia la pièce Hernani. Mais cette pièce dut également affronter la censure ! Le même censeur, Brifaut, fut chargé de l’examiner. L’intrigue se passant en Espagne, l’argument politique fut inopérant. Brifaut aurait fait passer Hugo pour une victime, ce qu’il fallait éviter. On exigea pourtant qu’il apporte quelques corrections. Les jurons invoquant le ciel durent être remplacés par des formules moins blasphématoires. Hugo se plia à certaines injonctions, tint bon sur d’autres. Il remit une nouvelle copie acceptable, donc acceptée. Cette pièce finit par rencontrer un énorme succès public. Victor Hugo se mit à bouder la Comédie-Française et décida de faire jouer ses nouvelles pièces Lucrèce Borgia et Marie Tudor à la Porte-Saint-Martin. Lucrèce Borgia rencontra un succès énorme, le plus grand jamais rencontré par Hugo de son vivant. Victor Hugo et ses amis Dumas et Casimir Delavigne obtinrent l’autorisation du ministère de l’Intérieur d’ouvrir un second Théâtre Français, le nouveau Théâtre de la Renaissance. Tous trois ne voulaient plus avoir à faire aux autres lieux culturels, disant que les uns étaient voués aux morts, les autres aux bêtes. Hugo écrivit sa pièce Ruy Blas, pour y être jouée. Il souhaitait réunir trois sortes de spectateurs pour cette œuvre, les penseurs, les femmes et la foule, attirés respectivement par la comédie, la tragédie et le mélodrame. Dans cette pièce, le mélange des genres était particulièrement bien dosé. Au premier rang des grandes questions posées par Victor Hugo dans ses pièces, la peine de mort. Hugo dénonce la violence politique qui n’était pas seulement le fait des tyrans, mais aussi celle de tout l’appareil d’Etat. Avec ce livre, Florence Naugrette nous permet un formidable voyage dans le théâtre de l’auteur.

Restons dans le domaine du théâtre, avec Les fourberies de Scapin (FA 5478), comédie de Molière, en version audio, publiée par Frémeaux & Associés (www. fremeaux.com), avec dans les rôles principaux, Claude Rich, François Périer, Sophie Desmarets, Jean Desailly... Ecrite par Molière en 1671, cette comédie est sans doute l’une des pièces les plus appréciées du répertoire théâtral. Pastiche en 3 actes de la commedia dell’arte, dont l’intrigue se déroule à Naples, les répliques en prose fusent à un rythme enlevé. Enregistré spécialement pour l’audio, ce disque présente la pièce dans sa version complète. L’auditeur retrouve avec délectation la voix des grands comédiens du théâtre français. Dans la collection Théâtre, chez le même éditeur, je vous propose de découvrir, Le Bourgeois Gentilhomme de Molière (FA 5435), Le médecin malgré lui également de Molière (FA 5274), Le hussard sur le toit de Jean Giono, et Michel Bouquet au Conservatoire (FA 5158).

Nathalie Ludec, professeur à l’Université Paris Rennes 2, est spécialiste de la question du féminisme dans les médias et de l’histoire des mouvements des femmes, en particulier au Mexique. Elle vient de publier chez L’Harmattan (www.librairieharmattan.com), dans la collection Créations au féminin, son livre Ecritures du féminisme mexicain : Esperanza Brito, Elena Urrutia, Marta Lamas. Issues de classes aisées, ces trois femmes s’engagèrent, plus par conviction que par nécessité, dans la lutte féministe. Esperanza Brito, après avoir eu six enfants, a commencé, à l’âge de 40 ans, à s’interroger sur son avenir et elle fonda assez naturellement le Mouvement national des Femmes (Movimiento Nacional de Mujeres). Elena Urrutia partagea les préoccupations et les mêmes espaces que les féministes plus radicales du Mouvement de libération des Femmes (Movimiento de Liberacion de las Mujeres) sans toutefois se lancer dans le militantisme actif, pris en charge par la plume de Marta Lamas. L’agacement d’Esperanza Brito face aux injustices dont sont victimes les femmes devint vite une colère qui ne cessa de s’amplifier. Elle se définit comme une femme en colère qui, en proie à des questionnements, une inquiétude face à la situation réservée aux femmes, injuste et inégalitaire, devint la porte-parole de ces femmes. Ce sentiment intime d’irritation mêlé d’indignation parcourt, comme un leitmotiv, ses écrits et ses déclarations. Elle demanda que les femmes du monde entier soutiennent les causes des femmes, même si elles-mêmes ne souffraient pas personnellement de discrimination. Elena Urrutia collabora à Radio Universidad, où elle présentait des livres. Dans le panorama de la presse nationale, le quotidien Unomasuno occupait une place particulière. C’était le journal de gauche, très proche des guérillas qui secouaient l’Amérique Centrale à l’époque. Sur la chaîne de télévision Canal 13, une chaîne d’Etat, Elena Urrutia parlait des femmes dans son émission. Dès 1972, elle organisa à la Casa del Lago (organisme culturel dépendant de la diffusion culturelle de l’Université nationale Autonome de Mexico), une série de conférences sur la femme. Elle invita de nombreuses conférencières et conférenciers. Au Musée universitaire del Chopo, elle monta la pièce de théâtre féministe Ana y Paula, lauréate d’un concours de théâtre qu’elle avait organisé. La première tâche des militantes fut d’analyser les livres scolaires et les textes de loi afin d’y déceler des formes discriminatoires envers les femmes, qu’elles combattirent ensuite. Leur objectif était de modifier, réformer le système, pour atteindre l’égalité entre les hommes et les femmes dans tous les domaines : juridique, social, politique. Leur activité s’intensifia avec l’action en faveur de la dépénalisation de l’avortement, libre et gratuit, rebaptisée la défense de la maternité libre (maternidad voluntaria). Esperanza Brito prit la tête des premières manifestations, qui commencèrent dès 1972, pour protester contre la mortalité maternelle, le jour de la fête des mères, le 10 mai. Ce défilé devint un rituel du féminisme mexicain. Tous les mouvements s’unirent dans un gigantesque effort, même s’il y avait quelques divergences d’opinions. Esperanza Brito, Elena Urrutia et Marta Lamas contribuèrent à la diffusion du féminisme en écrivant sur les femmes et pour les femmes, selon des points de vue et des styles personnels, dans une presse qui, malgré certains désagréments personnels, offrait une grande liberté d’expression. Esperanza Brito a notamment écrit un article très soigné dans Kena dans lequel elle disait qu’aucune femme ne devait se sentir obligée de dire «oui» à un homme parce que celui-ci le voulait et que chacune avait le droit de dire «non». La réforme pour Esperanza Brito, la révolution du système pour Marta Lamas, et une révolution culturelle pour Elena Urrutia, étaient les moyens pour réaliser l’émancipation des femmes et avec elle, de toute la société. Depuis les années 1970, on peut mesurer le chemin parcouru par ces trois femmes et les décisions prises en faveur des femmes. Les prises de position de ces trois femmes reflètent trois courants classiques de la pensée féministe : libéral égalitaire (Esperanza Brito), de tradition marxiste et socialiste (Elena Urrutia) et radical ou culturel (Marta Lamas). Cet ouvrage est une passionnante peinture au féminin de la société mexicaine.

Le fascinant ouvrage Hoffmann, Janin, Balzac, Berlioz, Sand, 6 moments musicaux publié dans la collection «Folio plus classiques» chez Gallimard (www.gallimard.fr) permet des rencontres avec des écrivains et des compositeurs. Si la musique influe sur l’invention littéraire, la littérature surdétermine ainsi bien des univers musicaux d’innombrables compositeurs. La musique rencontre souvent la littérature autour de la mélodie, le Lied. La partition de la Symphonie fantastique de Berlioz est tout imprégnée de littérature (Shakespeare, Goethe). Cette symphonie est irriguée par sa culture littéraire. Liszt a inventé le poème symphonique, celui-ci étant très attaché à la poésie. Les goûts littéraires de Franz Liszt sont emprunts de sa propre fréquentation de certains auteurs, comme Lamartine, Hugo, Musset, Dumas, Sand... Il a souvent transposé la littérature dans son univers musical. La technique de Liszt consiste à s’imprégner d’une œuvre afin d’en restituer l’humeur et l’esprit, et même l’âme. Souvent compositeurs et écrivains bénéficient des mêmes influences. Lors des soirées parisiennes qui ont souvent lieu dans des salons privés, ou des lieux publics, sont invités musiciens et poètes pour jouer, dire, déclamer leur art. En choisissant de faire de la cantatrice un personnage de fiction, bien des auteurs introduisent le lyrisme passionné dans leur œuvre. La musique constitue un horizon vers lequel le poète tend sans cesse. Aux yeux d’Alfred de Musset, par exemple, la musique représente un accès vers un ailleurs plus pur et plus vrai. Dans cet ouvrage, vous découvrirez les nouvelles suivantes : Le Chevalier Gluck d’E.T.A Hoffmann ; Hoffmann et Paganini de Jules Janin ; Kreyssler de Jules Janin ; Gambara d’Honoré de Balzac ; Le harpiste ambulant d’Hector Berlioz ; L’orgue du titan de George Sand. Les dossiers proposés dans cette publication ont été rédigés par Sylvain Ledda et Bertrand Clair.

Que serait la littérature sans l’apprentissage premier des histoires que les parents lisent aux enfants, avant que ceux-ci ne deviennent capables de lire seuls à leur tour ? La littérature est d’abord une histoire de transmission et de réception qui, tel un objet transitionnel, permet à chacun d’apprendre où passe la frontière entre l’univers intime et le monde réel extérieur. Parler de la littérature, c’est défendre une zone mise en danger : celle de la transmission. Au diagnostic, aujourd’hui banal, d’une crise de la littérature dans les sociétés démocratiques, alors qu’elle constituait le cœur de la culture jusqu’à une époque récente, on ne peut plus répondre par l’aporie de sa définition, voire de la discipline dont elle est l’objet. Parmi celles-ci : histoire littéraire, sociologie des institutions littéraires, théorie critique, rhétorique, poétique, stylistique... Dans son livre Lire dans la gueule du loup - Essai sur une zone à défendre, la littérature publié chez Gallimard (www. gallimard. fr), Hélène Merlin-Kajman s’interroge sur sa transmission, donc son avenir : quel usage, quel partage de la littérature est-il important non seulement de défendre mais de promouvoir, sinon d’inventer dans les sociétés fondées sur le respect de l’individu, la valorisation de son autonomie et de sa liberté (de conscience, de sentiment), non moins que sur les valeurs de la solidarité sociale et de la citoyenneté ? Quel rôle la littérature tient-elle dans cette affaire ? Pour quelles valeurs non seulement cognitives, mais aussi esthétiques voire thérapeutiques, requises par les citoyens faut-il restaurer le partage transitionnel de la littérature, afin que les textes littéraires, aujourd’hui observés par les sciences humaines ou tenus à distance par l’univers des images comme s’ils n’existaient qu’en dehors, tissent à nouveau des liens pour nous ? Hélène Martin-Kajman enseigne la littérature à l’Université Paris III - Sorbonne Nouvelle.

Naïma Rachdi enseigne actuellement à l’Université Hassan II Aïn Chock à Casablanca, au Maroc. Elle est spécialiste de l’Orient dans ses rapports avec l’Occident dans le domaine de l’art et de la littérature. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages traitant de la peinture orientaliste, de la littérature magrébine et son rapport à la France et de la traduction en arabe des œuvres françaises. Elle vient de publier un nouveau livre chez L’Harmattan (www.librairieharmattan.com) sous le titre L’art de la nouvelle entre Occident et Orient, Guy de Maupassant et l’Egyptien Mahmud Taymür. Cette étude comparative aborde des questions de définition concernant la forme et l’esprit de la nouvelle et offre une analyse structurale et thématique approfondie des nouvelles réalistes et fantastiques de l’auteur français et de l’auteur égyptien. On y découvre de façon concrète, grâce à de nombreux exemples, la manière dont une littérature peut s’ouvrir sur une autre pour se renouveler et ce que deux mondes culturels peuvent avoir partagé et qu’ils possèdent aujourd’hui en commun.

Michel Schroeder

Mittwoch 6. Juli 2016