Comment fermer la saison et en ouvrir une autre à la Galerie Clairefontaine

Contrairement à son habitude, pourtant rarement démentie, d’exposer un artiste dans chacun de ses deux espaces, notre bonne vieille Galerie Clairefontaine(1) nous présente aujourd’hui simultanément trois artistes : deux peintres et un sculpteur. Et comme pour mieux fêter cette fin de saison plutôt capricieuse, elle commence par nous mettre dans une ambiance assez extraordinaire en nous présentant déjà en plein-air les étranges sculptures de

Dietrich Klinge.

Exposées aussi bien dans l’espace « 1 » de la galerie, place Clairefontaine que, pour les plus grandes d’entre elles, sur la place Clairefontaine elle-même, ses statues et statuettes font grande impression. Le vernissage de son exposition aura d’ailleurs lieu le 30 juin entre 18 et 20 heures en présence de l’artiste. Né en 1954 à Heilbad Heiligenstadt, Dietrich Klinge est un sculpteur et graphiste allemand qui a étudié de 1975 à 1980 le graphisme à l’École des Beaux-Arts de Stuttgart avec les professeurs Gunter Böhmer et Rudolf Schoofs. Il y a ensuite étudié la sculpture jusqu’en 1984 avec Herbert Baumann et Alfred Hrdlicka. Cet étonnant artiste fuit les mondanités et mène une vie de création et de travail à Weidelbach, petit village périphérique du chef-lieu provincial Dinkelsbühl, remarquablement situé sur la fameuse Romantische Straße (Route romantique)(2).

Ceci étant dit, vous-vous rendrez vite compte, face à l’oeuvre de Dietrich Klinge, qu’à part son nom et son aire géographique d’étude et de création, le caractère de ses artéfacts n’a vraiment rien de germanique. L’influence d’Alberto Giacometti y est évidente, ainsi que celle de la sculpture ouest-africaine et notamment de Côte d’Ivoire, du Mali et du Burkina Faso. Quoique le plus souvent figurative, aussi bien la conception que l’exécution de ses bronzes mettent davantage l’accent sur l’expressivité du motif, que sur la fidélité à un modèle. Le sujet peut d’ailleurs être imaginaire, mais reste, même non réaliste, incroyablement réel. C’est ce qui fait sans doute dire à la critique d’art Christina Ossowski que « ... chez Klinge, c’est le corps humain en sa totalité ou en buste, pour lequel, poussé par sa propre conception de l’homme, il recherche la meilleure expression plastique... ». Et autant pour la sculpture, car, également dans l’espace « 1 », nous découvrons

Ray Richardson,

un peintre britannique passablement atypique qui, en dépit de l’indiscutable qualité de sa peinture aux techniques traditionnelles remontant à la Renaissance, n’a guère suscité mon enthousiasme. Notez, amis lecteurs, que je ne parle pas de l’ensemble de son oeuvre, mais uniquement de la série de tableaux qui nous sont présentés ici et qu’il intitule fièrement « The Outer Limits » (les limites extérieures). Né en 1964 à Woolwich Dockyard, au S.E. de Londres, il a fréquenté en 1983 et1984 la « St Martins School of Art » et de 1984 à 1987 le « Goldsmiths College of Art ». Quoique absolument figuratives, les scènes qu’il représente dans ses tableaux, des instantanées-peinture saisies dans la vie courante et portraits, sont toutes caractérisées par un manque de naturel et une raideur qui en fige même la représentation du mouvement. Cet avis est bien-entendu parfaitement subjectif, n’engage que moi et n’est nullement partagé par la majorité des critiques.

Aussi pouvons nous lire sur Internet(3) une musique plus flatteuse. « Ray Richardson peint des scènes de la vie de tous les jours basées sur sa propre expérience : son quartier natal (...), ses souvenirs de voyages ou préoccupations personnelles exprimées à travers son double emblématique, un bull-terrier anglais. Mélange d’humour, de drame et de critique sociale, son oeuvre relate des instants de vie, de l’enfance à l’âge adulte (... Il) donne forme à cette matière première en combinant « le travail traditionnel du peintre avec des procédés cinématographiques« : cadrage rapproché, jeux d’ombre et longs formats allongés. Surnommé le « Martin Scorsese of figurative painting », ses instantanés-peints immortalisent une pantomime urbaine ». À vous donc, de vous faire votre propre opinion, avant de vous rendre à deux pas de là, dans l’espace « II » de la galerie, rue du St-Esprit, pour découvrir

Markus Fräger

et les charmes discrets de la coexistence dans son expo « Die Wirksamkeit des Vergangenen » (l’efficacité de ce qui est passé). Né en 1959 à Hamm (Rhénanie-Nord-Westfalie), chanteur (années 1970) dans le groupe rock « California Wheelstand Kings », puis band-leader et fondateur (1977), avec son frère Luitger et Thomas Szalaga, du groupe rockabilly « The Ace Cats », Markus se passionna cependant dès sa prime jeunesse pour la peinture, dont il fera l’essentiel de sa vie. En 1979 il entreprit des études d’art à la Hochschule für bildende Künste Braunschweig, puis dès 1980 d’histoire de l’art et d’archéologie à la Wilhelms-Universität Münster et en 1986 auprès des professeurs Kaufmann et Fuchs. La même année il quitta les Ace Cats pour travailler comme concepteur-décorateur de théâtre, etc. Je dis etc., car citer tous les projets qu’il réalisa ensuite, sans hésiter à fusionner arts plastiques, décoration, illustration, musique et chanson, exploserait le cadre de cet article.
Génie créatif et brillamment moderne auquel tout semble réussir, c’est pourtant dans un style néo-impressionniste intimiste d’une exceptionnelle plasticité que la peinture à l’huile de Fräger charme et séduit le spectateur par ce qu’il perçoit comme autant d’instantanées de scènes tirées de la comédie humaine. Ajoutez-y un zeste de romantisme, mais aussi d’actualité permanente et vous conviendrez que Balzac ou Proust eussent autant aimé lui faire illustrer leurs oeuvres, que Manet, Renoir ou Degas le voir exposer avec eux dans les mêmes galeries. Profondeur, chaleur, vivacité, intimisme, saisis dans des pièces d’habitation ou d’autres lieux, sont autant de qualités qui nous poussent à participer activement aux représentations mises en scène par un Fräger passionné, romantique, mais quasi-classique...

Donc rien de révolutionnaire, ou de pop (que pourtant il connaît bien) ! Et c’est sans doute ce qui amène notre confrère Luc Caregari (WOXX 16.6.2016) à écrire à ce sujet « ... alors que la forme en soi est tout à fait classique – les cadrages sont de facture traditionnelle et l’utilisation des couleurs et la technique employée sont du bon artisanat et ne représentent rien d’expérimental –, la disposition des personnages et leur entourage donnent une multiplicité de possibilités d’interprétation. Mieux encore : par la mélancolie que ses toiles exhalent, Fräger nous invite, nous force même, à nous interroger sur le contenu de ses représentations... ». Exigence d’interaction peintre-spectateur donc... Ma conclusion ? Une merveille : le sommet de la saison ; à ne manquer sous aucun prétexte !

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Clairefontaine, espace 1, 21 place Clairefontaine et espace 2, 21 rue du St-Esprit, Luxembourg ville, à deux pas de la place Clairefontaine. Ouvert mardi à vendredi de 14,30 à 18,30 h et samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h.

Les oeuvres de Ray Richardson et Markus Fräger peuvent être admirées dès à présent et jusqu’au 23 juillet.

Le vernissage des sculptures de Dietrich Klinge aura lieu le 30 juin (espace 1 de la galerie et place Clairefontaine, 18 – 20 h) et elles resteront exposées jusqu’au 11 septembre.

2) Créée dans les années cinquante, jalonnée de ses villes médiévales et traversant des paysages féériques, la Route romantique parcourt sur 350 km, du Main jusqu’à la Franconie, la Haute-Bavière et la Souabe bavaroise de Würzburg à Füssen (Extrait de Wikipedia).

3) Notamment sur www.artsper.com/fr/artistes-contemporains/angleterre/3397/ (partiellement repris de sites britanniques).

lundi 27 juin 2016