Laura Bofill : paradoxes, divergences et/ou convergences ?

Ella en la via


Elle est impossible à situer, ordonner, classer, la jeune artiste espagnole ou, plus précisément, catalane, dont les tableaux attendent aujourd’hui votre visite rue Beaumont, Luxembourg centre, à la Galerie d’art Schortgen (1). Un phénomène ! En effet, les réalisations de Laura Bofill n’impliquent pas seulement une brillante mise en scène artistique de ses idées. Les techniques picturales et graphiques qu’elle met en oeuvre – photo, collage, dessin, peinture, etc., autant d’outils maîtrisés quasiment à la perfection – y contribuent pour une bonne part. Sa vision enfin, reconnaissons-le, parfois bien énigmatique, fait le reste. Résultat : au-delà de la saisissante beauté de ses tableaux, la représentation de sa pensée paraît aussi claire au premier abord qu’elle est mystérieuse en profondeur. Le spectateur a en fait du mal à en détacher le regard, une fois saisi par l’esprit – constat ou message ? – que l’artiste lui transmet. Certes, en être saisi, captivé, voire ému, ne signifie pas encore avoir tout compris de Laura Bofill.

Mais c’est justement en cela que réside le charme de ses créations. Esthétiquement parfaites – tout simplement belles, jolies, charmantes – à l’humain omniprésent, ici au premier plan, là subordonné à ses rêves de bâtisseur, elles accrochent d’emblée le regard et invitent subtilement à pénétrer dans les premiers cercles de son âme. Et elles font plus encore. Elles charment le spectateur, le captivent et enfin l’attirent de plus en plus profondément entre les spires de la pensée et de la personnalité de l’artiste. Or, cette personnalité tellement présente dans son travail a été particulièrement influencée par son enfance en milieu artistique, par ses études, ses voyages, en un mot, par son vécu. Aussi, amis lecteurs, contrairement à la plupart de mes présentations, où je donne un aperçu biographique de l’artiste en fin d’article, je ne peux attendre davantage chez Laura Bofill. Son parcours est en effet, en dépit de son jeune âge, tellement riche et significatif, qu’il doit être considéré comme un élément essentiel de ses compositions, autant d’authentiques aphorismes picturaux.

Nous apprenons sur Internet et par la galerie, qu’elle est née en 1983 à Barcelone et que son intérêt pour la peinture se manifeste très tôt et en profondeur, car tout le favorise. Issue d’une famille d’artistes, elle développe très jeune son goût pour l’art et se familiarise avec sa pratique. Après avoir suivi en 2001-2002 une formation à la « Escola Industrial » et des cours de peinture à la « Davinci escola d’art« , puis de 2003 à 2006 des études de peinture à l’université « Escola Massana » et de 2007 à 2009 des études de cinéma à la « Escola de Mitjans Audiovisuals, EMAV », toujours à Barcelone, elle quitte l’Espagne pour Londres. Le paysage urbain, les formes et les volumes des villes semblent alors devenir le sujet central de l’artiste. Son intérêt grandissant pour l’effervescence des métropoles la pousse à l’été 2005 à s’envoler pour New York, où elle s’inscrit aux cours de dessin de la « School of Visual Arts ». La Grosse Pomme sera dès lors la clé de tout le travail de Laura Bofill. Graphique, mouvante, mystérieuse, elle imprégnera sa démarche, l’éclectisme d’une pratique qui décline aussi bien les médiums – photographie, peinture, dessin – que les matériaux – acrylique, papier, toile ou résine –, permettant à l’artiste de multiplier les effets de matière et de texture.

Selon cette présentation, pourtant déjà assaisonnée par mon grain de sel, le travail de Laura Bofill interroge surtout notre relation aux villes, le rôle et la puissance de leurs architectures, mais aussi l’influence de leurs infrastructures : routes, ponts, ascenseurs, escalators, halls, autant de lieux de rencontre ou, au contraire, lieux d’isolement. Attirée dans son travail par le mouvement, la temporalité et le déplacement, l’artiste explore un temps le champ de l’audiovisuel, mais le délaisse rapidement pour revenir à l’image picturale qui lui permet, seule, de concentrer sujet et technique ; de matérialiser la forme et le temps dans l’action créative.

Mais ce que cette présentation avance, ne met pas suffisamment en exergue l’aspect humain, pourtant essentiel et omniprésent dans ce que nous découvrons aujourd’hui à la Galerie Schortgen. Car c’est bien l’être humain qui est le héros des histoires courtes que nous raconte et laisse interpréter cette géniale artiste dans chacun de ses tableaux qu’elle met en scène avec un talent auquel sa formation cinématographique n’est pas étrangère. Ce sont des hommes, des femmes, êtres sensibles, expressifs et non des ensembles industriels ou architecturaux qui, quoique génialement représentés et souvent dominants, voire dominateurs, ne sont que les faire-valoir de ce que ressent et exprime l’être humain. Immeubles, gratte-ciels, ponts, rues, rails avec leur fuite ici divergente, là convergente, ailleurs parallèle, donc paysages citadins réceptacles de l’éternel humain qu’ils semblent parfois écraser ou déterminer, cèdent en réalité à sa paternité et à sa dramatique omniprésence.

Car les parfois minuscules personnages de Laura Bofill sont autant d’acteurs essentiels de ses régies apparemment paradoxales, enfin, sauf exception. Prenez, par exemple, Arquitectura quadrada, l’un de ses tableaux les plus significatifs. Énorme bâtiment aveugle constitué d’un grand nombre de parallélépipèdes en béton armé, il fait fi des toutes règles statiques et esthétiques, grossit vers le haut et semble vouloir écraser de ses pesants surplombs géométriques les petits personnages évoluant sur la plateforme de son embasement. Mais, paradoxalement, cette lourde masse dégage une impression de légèreté, voire d’élégance ; les personnes circulant à sa base semblent la considérer comme partie intégrante de leur espace vital, ainsi que de leurs allées et venues, et usent d’elle comme d’un quelconque objet. Impressionnant ! Autre exemple : La via, c’est à dire « La voie ferrée », sans doute son oeuvre la plus significative. Au bout de plusieurs voies tout à la fois divergentes et convergentes et se croisant vers un horizon simultanément terne et enflammé, deux personnages aux démarches apparemment parallèles s’éloignent tout en se rapprochant, pour sans doute ne jamais se rencontrer. Ou bien ?

Extrêmement sobres, ses compositions à deux, ou tout au plus à trois couleurs mettent en scène un être humain toujours maître des choses qui l’entourent, dont il use tout naturellement, comme dans Arquitectura quadrada, dans La via et autres Foco rojo. Ailleurs, en l’absence de ces choses à la fausse dominance, comme dans Suena de las dos, l’être humain est confronté à un lui-même qu’il hésite à accepter, ainsi qu’à sa double nature. Ailleurs encore – je pense à Mujer colorista II – la protagoniste ne se contente plus d’user de tout, mais triomphe d’un tout écartelé, dominé, toutes choses réduites à leur expression minimale. Laura Bofill ne nous offre en fin de compte pas seulement une peinture d’une grande beauté formelle, graphique et chromatique (malgré une certaine sévérité : encore un paradoxe !), mais aussi toute une série d’histoires attachantes qu’elle vous suggère, tout en vous laissant maître de les imaginer à votre guise. Autant d’oeuvres narratives dont on a le plus grand mal à détacher les yeux !

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition mardi à samedi de 10,30 à 12,30 et de 13,30 à 18 h. jusqu’au 31 juin.

jeudi 16 juin 2016