Quand Laurent Fels dit Les fissures de l’infini

Quand les fissures deviennent-elles ces étranges crevasses qui, au lieu d’écarter, d’éloigner, d’être brisure, «creusent / des ponts // entre / les silences // érigent / des abîmes // dans les / fissures / de l’infini»1 ? C’est avec ses propres vers que je poserai cette question à Laurent qui, lui, au contraire, affirme, péremptoire, dans le premier poème de ce petit recueil qui fait du moi, du nom, un caillou, des «cailloux / du souvenir» s’entassant par l’écriture «quelque part au bout du monde». Et cela avant même de devenir eux-mêmes souvenir et pierres d’un gué permettant d’inspiration en citation, transcription et réécriture, de prendre le temps de franchir pour un temps de pied sec le fleuve du temps, «où échoue / la patrie // en miettes / contre // un nom / à l’autre / bout / prononcé // en anathème».

La pensée du poète est-elle aussi pessimiste que semble le penser notre correspondant, le poéticien Jalel El Gharbi2, pour qui dans la poésie de Laurent Fels le «... monde est promis à la sclérose, à l’ankylose, à un devenir minéral comme le suggèrent ces «cailloux du souvenir»...»3 ? Je ne le pense pas, du moins, pas tout à fait. Ce franchissement du fleuve du temps verrait — il est vrai — l’affaiblissement des nations, ce qui, ma foi, serait loin d’être un mal. Cependant ce phénomène ne se produirait pas, comme espéré — autres causes, même effets —, grâce à une fraternité universelle et à la disparition des frontières. Non, le lot(h) de l’humanité serait qu’elle se voie pétrifiée par sa rétrospection vers son passé d’idéologies racistes et intégrismes religieux générateurs d’hégémonismes, de conflits, xénophobie, haine et, justement, d’anathèmes.

Que nous reste-t-il ? semble ensuite se demander Laurent, si «... le regard // n’est pas / regard // la main / n’est pas / main / au carrefour // de l’indifférence (...) comment / se chauffer / contre / le froid // des coeurs...»? Notez, amis lecteurs, le point d’interrogation est de moi, car le poète poussant jusqu’au bout le dépouillement de son texte, la parcimonie de phrases, de vers et de ces mots dont il fait ses hérauts, porteurs de significations pas toujours évidentes, vous abandonne le séquençage de sa poésie. Celui-ci n’a d’ailleurs rien d’absolument impératif et, tout comme l’interprétation des symboles, figures et allégories portées par ce peu de mots d’une infinie richesse, ne s’impose au lecteur que là, où une lecture au premier degré fait peu de sens. Et c’est page 35 que vous trouverez un bel exemple de cette liberté (ainsi que de l’incertitude y afférente) de lecture de la poésie felsienne : «coeur de / paille // dans / l’homme / de / paille // l’étincelle / sur // l’autre / versant // de la / page». Questionné à ce sujet, Jalel El Gharbi nous l’explique ainsi : «... «coeur de paille», préfigure/annonce «feu de paille» (il n’y a pas de figure spécifique pour le dire). Mais attention, il me semble que «coeur de paille» découle de «feu de paille» et non l’inverse. «Feu de paille» est une expression lexicalisée, (on parle aussi de figement lexical) et souvent les poètes s’attellent à restaurer ces expressions figées, lexicalisées en les investissant ailleurs, tout comme ici : «coeur de paille» restaure l’expression «feu de paille» (qui de ce fait s’en trouve rénové, comme rajeuni, ragaillardi)».

Et voilà qui semble battre en brèche ou, du moins, atténuer le pessimisme du poète dans la première partie du recueil et semble culminer page 31 dans un aphorisme «truistique» poétisé — «un homme / traîne (...) derrière lui / sa portion // congrue / d’humanité» — avec son image de chaîne de forçats partant vers le bagne, boulet et rancoeur de la société au pied. Mais ce culmen contient sa propre remise en cause. J’ai en effet l’impression que ne voir en Fels que le pessimisme de son inspirateur (?) Saint-John Perse, ignore — je pense — que traîner un fardeau ou un boulet ne signifie pas nécessairement s’y résigner. N’est-ce pas confondre constat et acceptation ?

D’autres poèmes aphoristiques suivent. Occupant généralement toute une page, mais parfois se chevauchant, se rattrapant ou se fondant, légers, dans des ensembles poétiques englobant plusieurs pages se suivant ou discontinues, ils finissent parfois même par suggérer un «da capo». Da capo ? Vers la reprise d’un poème ou du recueil entier ? Pourquoi pas ? Libre à vous en tout cas, car, si Laurent conclut par «écrire / c’est // aussi / cela // ajouter / au bas / d’une page / un // mot impair», son ami René Welter constate dans sa postface qu’«... écrire mène au moins à la fin d’un mot et (qu’) après c’est une autre question». Tout comme lire, quoi ! Enfin, du moins tant que le lecteur accepte de seconder le poète (dont il ne pourra pourtant jamais sonder l’âme) dans la réinterprétation permanente de son travail.

Certes, la poésie de Laurent n’est pas de toute facilité, mais reste néanmoins éminemment poétique. Et, ainsi que me l’a dit El Gharbi un jour que j’avais des doutes sur ma compréhension d’un texte, «Ne pas connaître la composition chimique d’un fruit n’empêche pas de l’aimer ni de le cultiver». A bon entendeur... Quant à la biographie du poète, je me contenterai ici de vous rappeler que, né à Esch/Alzette en 1984, Laurent Fels est enseignant-chercheur, écrivain, poète, professeur de littérature française et de latin, éditeur, lauréat de plusieurs prix, ainsi que membre et coopérant de tant d’académies et prestigieuses institutions à travers le monde, que je vous laisse le soin d’en découvrir le détail sub https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent_Fels.

(1) Les fissures de l’infini, recueil de poèmes de Laurent Fels, 62 p., Edit. Poiêtês, reliure cuir chez Joseph Ouaknine, par mail à jouaknine@orange.fr), ou reliure cartonnée souple, aux Editions Poiêtês (en ligne sur http:// poesie-web.eu/editions-poietes.html)

(2) Poète lui-même, Jalel El Gharbi est professeur à l’Université de La Manouba (Tunis)

(3) Présentation du livre par notre ami Jalel sur http:// jalelelgharbipoesie.blogspot.lu/2016/05/lecture-des-fissures-de-linfini-de.html.

Giulio-Enrico Pisani

Freitag 3. Juni 2016