Gérard Cambon nous entraîne à...

L’avventura !

Manège aux numéros


Voilà l’aventure que nous propose aujourd’hui la Galerie Schortgen (1) ! Et cette aventure est rendue possible et mise à notre portée par Gérard Cambon, un atypique et extraordinaire sculpteur, dont l’univers à l’onirisme éveillé, fruit de son imagination débordante, reste toutefois empreint d’une profonde matérialité. Aucune nuée céleste, figure mystérieuse, vapeur surnaturelle ou apparition féerique ! Rien que du rebut, de l’usé, du rouillé, du vétuste, du profondément matériel, du terre-à-terre, transformé par la fantaisie fertile et débordante de notre artiste en une récolte de trésors nés du détérioré, du déchet, du remisé et de l’oublié. Aussi, afin de mieux comprendre le monde étrange dans lequel j’ai pénétré le premier jour de cette exposition rue Beaumont, je me suis précipité, à peine rentré chez moi, sur mon ordinateur voir le site (2) de l’artiste afin de saisir la perception personnelle qu’il a lui-même de son oeuvre et qu’il veut nous transmettre. En voici trois brefs extraits :

« Mon but », nous dit-il, « c’est de toucher l’imaginaire des gens. Je veux qu’ils s’approprient mes mobiles, mes bas-reliefs et tout le reste, qu’ils se créent leurs propres histoires, qu’ils se fassent leur cinéma. Je recherche une émotion, une réminiscence, un rêve. Pour cela, j’ai besoin du figuratif, de l’humain, de la vie... ». Il ajoute un peu lus loin : « La matière, c’est la base de tout. La mienne, c’est d’abord une pâte que je prépare et qui sert de fondement, de liant et qui évolue selon les besoins. Ce n’est pas de la “récup”, mot que je trouve exécrable. Pour certaines pièces, les matériaux sélectionnés viennent intégrer un ensemble. Pour d’autres, c’est l’inverse. » Et l’artiste de conclure : « Je déteste les assemblages de pacotille, que l’on assimile parfois à l’art brut. L’art brut, c’est autrement plus inspiré. Pour ma part, je construis, j’intègre, j’essaie de fusionner des choses, simplement. »

Gérard Cambon est né à Toulouse en 1960 et réside en région parisienne. Autodidacte, il commence à créer vers l’âge de 35 ans ; « ...à la recherche d’une fusion des éléments », pouvons-nous lire sur le site de la Galerie Béatrice Soulié de Paris, où il expose fréquemment. Et à aucun moment cette recherche permanente, cette fusion, ce sempiternel renouvellement, ne se démentiront. Il expose régulièrement depuis une quinzaine d’années en Europe et surtout en France, mais aussi en Allemagne, en Belgique, en Suisse et au Luxembourg, ainsi qu’aux Etats-Unis, où l’on a déjà pu admirer ses créations notamment à Chicago, New York, Los Angeles, Salem, Dallas, ou Seattle. Chez nous, en tout cas, à Luxembourg ville, son succès a été immédiat. Il est évident, que l’originalité et la magie, tant de ses machines imaginaires que de ses petits meubles fantastiques, de ses bas-reliefs mystérieux ou de ses petits personnages stylisées, qui intriguent et fascinent tout à la fois, tout cela donc, y est pour quelque chose.

Ses étonnantes créations et ses artéfacts sculpturaux n’ont en effet rien en commun avec ce qu’on retrouve habituellement de nos jours parmi les différentes sortes d’art basées sur la récupération ou le recyclage. Ces techniques, déjà mises à l’honneur dès les années 1917-18 par le courant Dada, connaissent aujourd’hui, avec la mode du bio, du recyclage et avec le renchérissement des matières premières, un regain de popularité. Mais, travaillant principalement avec les déchets quotidiens fournis par la société de consommation, ces artistes font plus souvent dans l’abstrus que dans l’authentique originalité et dépassent rarement un niveau assez médiocre. Il en va tout autrement de Gérard Cambon, dont on voit, devine, sent littéralement la charge d’amour et de patiente recherche qui sature chaque centimètre carré ou cube des matériaux à l’origine de ses créations.

Je vous parlerai ici de quelques-uns de ses travaux ; mais il est évident, que je ne peux les passer tous en revue. Et ce n’est d’ailleurs pas mon rôle. Seul une visite de la galerie peut vous les faire découvrir et vous permettre d’apprécier l’épaisseur quasi-charnelle de leur matérialité et l’histoire très particulière de chacun d’entre eux. Je pense notamment au formidable revenant de locomotive Trainsteampunk exposé en vitrine, puis au bas-relief Le garage qui vous fait face lorsque vous entrez. Également face à l’entrée, le bas-relief Grand élixir, sorte de sculpture mère, hybride de pharmacie et droguerie, vous distillera ensuite, peu à peu, ses “enfants” et “petits-enfants” version noir, beige, rond ou jaune, au cours de votre visite. Et que dire des bas-reliefs Rieumes et Grille Rieumes, dont ni le mot “grille”, ni le nom “Rieumes” (3) n’ont le moindre rapport avec l’habitat troglodytique de Cappadoce ou de Chine qu’ils pourraient évoquer (4) ? Attention, je n’ai pas dit “représenter”. Comment pénétrer en effet l’esprit de l’artiste, puits sans fond et matrice de tous les possibles ?

Quant aux autres petites merveilles, comme le Tricycle noir, ainsi qu’une drôle de grande-roue baptisée Manège aux numéros au fond de la salle, à vous de les démasquer. Ailleurs encore, côté gauche, vous trouverez Hafa, bas-relief évoquant une ancienne huile de moteur, puis, près de la réception, une drôle de loco, ou voiture en verre orange dont j’ai oublié le nom. Mais elle a ceci de particulier que, pour la réaliser, Cambon a, semble-t-il, dû surmonter à un moment ou l’autre une vieille aversion pour le verre (5). Enfin, pour ce qu’il vous reste à découvrir, vous pouvez tout imaginer, ou, disons, presque tout. Quoiqu’il en soit, amis lecteurs, il faudra aller juger sur pièces. Alors, que vous parveniez à comprendre ou moins les cheminements subconscients et les subtiles intentions qui président à une telle explosion de créativité chez cet exceptionnel artiste, la proximité immédiate de ses oeuvres ne pourra que vous enchanter. Conclusion : ne la ratez surtout pas ! Giulio-Enrico Pisani

* * *

(1) Galerie Schortgen Artworks 24, rue Beaumont Luxembourg centre. Exposition : du mardi au samedi de 10h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h, jusqu’au 27 février.

(2) http://cambon.org/

(3) Petite ville de française du Languedoc-Roussillon Midi-Pyrénées

(4) Par exemple, à Cavusin ou dans la vallée de Gomeda, les deux en Cappadoce ou bien a à Guyaju, en Chine

(5) « Je n’aimais pas le verre, froid, lisse, impersonnel, et je n’envisageais pas de m’en servir », avoue Cambon. « Et puis, j’ai découvert Christina Bothwell, une artiste américaine, qui l’utilisait magnifiquement (...) J’ai eu envie de me lancer, de jouer au petit chimiste à 52 ans, avec des flacons, des éprouvettes, des essences et des pigments… C’est jubilatoire ! (...) Après divers essais et mésaventures, pas mal à vrai dire, sont nées les petites locomobiles de verre, toutes différentes et qui circulent en “meute”... »

mercredi 10 février 2016