Subtilité de femme et force gaspillée

Marie Taillefer et Joachim Ladefoged à la galerie Clairefontaine

C’est dans l’Espace 1 de la galerie, (1) que nous découvrons l’exposition »Photography meets painting« de Marie Taillefer, (2) à la fois photographe de génie et peintre de talent. Née en Savoie en 1978, elle vit et travaille à Paris. Photographe de mode pour le pain quotidien, elle a pourtant accumulé, dés sa sortie de l’école photogra-phique de Vevey, plein de prix, de distinctions et d’expositions. Aujourd’hui, place Clairefontaine, elle charme le visiteur dès son passage devant la vitrine de la galerie, où l’accueille Diane la chasseresse, surprise en pleine action par l’objectif de la photographe puis retouchée et enjolivée par l’artiste peintre. Diane, voilà qui est parfaitement approprié, car ce tableau exquis, qui ne figure pourtant pas parmi mes préférés, signe pour ainsi dire quasiment toute l’exposition.

Volontairement ou subconsciemment dédiée à la femme, la série de tableaux que Marie Taillefer présente chez Clairefontaine nous en dévoile deux bonnes douzaines de facettes : ici coquette, là coquine, ailleurs domina, ou tout ça à la fois. Elle peut être glamour, sensuelle, froide, distante, tendre, fatale, charmeuse, puérile, autoritaire, ensorcelante, mystérieuse, garçonne, suffragette, sans visage, Galliano, Lacroix, butterfly, charnelle, onirique et j’en passe. Que de charme, que d’élégance et que de savoir-faire !

L’artiste sait parfaitement adapter l’expression de ses modèles aux styles Balenciaga Dries Van Noten et autres butterfly. Ses modèles interprètent des personnages que Marie Taillefer insère dans des rhapsodies de couleurs parfois fragiles et amorties, parfois vives, voire éclatantes, mais à l’interaction toujours superbement harmonieuse. La plupart du temps, ses photos-tableaux sont, comme je l’ai expliqué plus haut, des clichés retouchés et arrangés à la peinture. Mais il y a des exceptions. Je pense au no 5 : »Kera, Dior« ou aux nos 21, 22, 23 et 24 de la série »Help, The Beatles« , qui sont de pures photographies.

Un autre genre d’exception vous frappera sans doute aussi, amis lecteurs. L’homme. Vous trouverez son à peu près unique représentant au no 18 : »The Sikh« , dûment pourvu de barbe et de turban. Il fait un peu penser à un nabab qui se serait perdu dans les vestiaires des rédactions d’ELLE ou de Marie-Claire. Quoiqu’il en soit, »Photography meets paintings« recèle bon nombre de petites merveilles. Danger !? Le coup de foudre. Il peut vous frapper partout dans la salle, ici ou là. Moi, j’ai eu droit à mes frémissements dans la colonne vertébrale devant, justement, le no 5 : »Kera, Dior« , ainsi que face à deux tableau non accrochés, non numérotés et posés au sol devant la porte-fenêtre du fond : »Ophélie« et »Eaux Fortes« . La densité et la beauté formelle de ces deux oeuvres néo-impressionnistes est telle, qu’elles valent à elles seules déjà le déplacement.

Quant aux clichés surdimensionnées de la collection »Mirror« du photographe Joachim Lagefoged, que l’on peut visiter dans l’Espace 2, (3) de la galerie, il n’y a, à une exception près, pas grand-chose de bon à en dire. Voici quelques mots extraits du site www.independent.co.uk/arts... que je vous traduis tant bien que mal de l’anglais : »Biceps de Popeye (...), bronzage exagérés : ces gens hypertrophiés se sont entraînés pour un concours scandinave de body-building en se débarrassant de la dernière once de graisse (...) difficile de ne pas être rebuté par leur apparence asexuée« . Et morne, ajouterai-je pour faire bonne mesure, parfois même monstrueuse, à quoi contribue d’ailleurs l’agrandissement excessif de ces tristes portraits.

Pourtant, il a une exception, et elle est de taille (décidemment, c’est la journée !). Il s’agit en fait d’un véritable chef-d’oeuvre, et l’immense hercule que l’on y voit exhiber sa splendide musculature n’a rien d’asexué, lui. Dédoublé de façon dramatique par son reflet dans un grand miroir, ce formidable athlète qui a l’air de soutenir de ses épaules le poids du monde, est digne de la plus somptueuse statuaire classique. Je pense notamment à cet Hercule de Baccio Bandinelli dressé sur la Piazza della Signoria à Florence en face du David de Michel-Ange, ou, mieux encore, à l’Atlante du 2e siècle exposé à Rome au musée Farnese. Ce phénomène sculptural, c’est la photo no 9, que vous trouverez au fond du rez-de-chaussée côté gauche : un agrandissement 189 x 120 cm qui soutient, lui tout seul, non le poids du monde, mais celui d’une exposition terne, déprimante et culminant même sur l’horrible dans l’agrandissement no 12. Dommage qu’un photographe aussi talentueux, voire génial, comme le démontrent par ailleurs ses qualités techniques en général et sa tirage no 9 en particulier, n’ait pas su limiter son exposition à ses meilleurs travaux.

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1) La Galerie Clairefontaine à Luxembourg ville est ouverte mardi – vendredi 14.30-18.30 heures et samedi 10-12 et 14-17 heures – (Tél. : 47 23 24, Fax. 47 25 24, galerie.claire fon taine@pt.lu, www.galerie-claire fontaine.lu).

2) L’expo Marie Taillefer à l’Espace 1, 17 Place de Clairefontaine, peut être visitée jusqu’au 28 février. Voir aussi le site richement illustré www. marysmith.fr

3) Galerie Clairefontaine, Espace 2, 21 rue du St-Esprit. Les photos de Joachim Lagefoged y sont exposées jusqu’au 21 février.

Giulio-Enrico Pisani

jeudi 5 février 2009