Mohamed al-Sghair Ouled Ahmed, poète et... « mauvais garçon »

C’est grâce à un brin de poème trouvé il y a à peine quelques jours sur le Net, que j’ai pu découvrir cet exceptionnel poète tunisien, dont les mots, le rythme et la versification tout à la fois percutante et rustique m’ont littéralement fasciné. Je ne pense pas m’aventurer bien loin en affirmant qu’il me rappelle certains écrits de ces mauvais garçons de la poésie, de cette poésie qui vomit les pouvoirs établis, poésie de Villon à Brassens en passant par Verlaine et Rimbaud. Autant par son absence de fioritures que par son rythme martelé, parfois lancinant, un peu «à la Pink Floyd dans The Wall», cet extrait est magistralement rendu dans sa traduction par mon ami Jalel El Gharbi, qui l’a inscrit dans son blog et dédicacé «À Sghair Ouled Ahmed avec mes voeux les plus affectueux!» (1), sous-entendu «de guérison». En effet, Sghair Ouled Ahmed (2) est très malade et souffre depuis longtemps d’un cancer (3), sombre tunnel de souffrance dont il semble parfois vouloir, comme il l’écrit en toutes lettres, voir le bout:

«Je dis adieu à ce qui fut et à ce qui ne sera plus / Je dis adieu à ce qui est bas et à ce qui est altier / Je dis adieu aux causes et aux effets / Je dis adieu à la voie et aux méthodes / Je dis adieu aux cervidés et aux larves / Je dis adieu aux embryons, aux individus et aux collectivités / Je dis adieu aux pays et aux patries / Je dis adieu aux religions / (...) / Je dis adieu à ma plume et à mon horloge / Je dis adieu à mes livres et à mes cahiers / Je dis adieu aux péchés véniels et aux péchés mortels / Je dis adieu à mes cigarettes / Je dis adieu aux menottes et aux chaînes / Je dis adieu aux fantassins et aux frontières / (...) / Je dis adieu au mouchoir qui fait adieu / Je dis adieu aux mouchoirs qui font adieu / Je dis adieu aux larmes qui me font leurs adieux / Je dis adieu aux adieux.»

Né en 1955 à Sidi Bouzid, Sghaier Ouled Ahmed travaille d’abord comme animateur culturel, puis connaît le chômage de 1987 à 1991. Dans les années quatre-vingt-dix, à Paris, il rêve de créer une maison de la poésie en Tunisie et ne cesse de travailler à la réalisation de ce projet. Peu porté sur le clinquant et la quincaillerie, il refuse en 1992 une décoration nationale d’art et de culture. Mais en 1993, il verra sa constante détermination récompensée par l’inauguration à Tunis de la Maison de la poésie. Le 17 janvier 2013 il participe à l’Université de La Manouba (qui affrontait alors depuis sept semaines les bandes des nervis salafistes de Nahdha), à une soirée poétique dans le cadre du colloque «Commémorer la Révolution Tunisienne». Je ratai malheureusement cet évènement, car trop focalisé sur les agressions salafistes que subissait à l’époque le campus et que je rapportai dans ces colonnes (4).

Marquée par les années noires de la Tunisie (dictature de Ben Ali et ensuite poussée islamiste de Nahdha), sa poésie dit le désenchantement et les peines, tout comme l’esprit de liberté et de révolte de toute une génération. Selon Jalel El Gharbi, Sghaier Ouled Ahmed «... est un poète aux écrits subversifs, qui pour s’opposer à la corruption et à l’intégrisme a chanté l’amour du pays. Il s’inscrit dans la continuité de cette jeune poésie née dans les années 1970 qui a vu la naissance d’une génération affranchie des règles de versification, de la morale pudibonde, de la pensée théologique et qui est assoiffée de liberté. Le cancer dont il est atteint aujourd’hui réjouit bien entendu ses ennemis intégristes, mais sa popularité est désormais telle que même les dirigeants du parti islamiste Nahdha se sont rendus à son chevet, (ainsi que divers ministres envoyés par le président de la république, Beji Caid Essebsi,) tout comme d’autres officiels...». Ces pouvoirs pour lesquels il manifeste une franche aversion et qu’il n’épargne guère dans ses vers, le courtiseraient-ils? Et voilà qui me fait penser à cet article entrevu sur Canal Académie (5) et dont l’intitulé lui irait comme un gant: «Aimé Césaire: le poète courtisé qui n’aimait pas les courtisans»! «Bizarre, comme c’est bizarre», commenterait sans doute Louis Jouvet.
Un hommage plus populaire lui a été cependant rendu ce 24 juillet lors d’une soirée poétique intituléee «J’aime le pays» dans le cadre du Festival international de Gafsa (21.7–12.8.2015), sur la scène du Théâtre Antique. Quant à moi, j’ai franchement beaucoup de mal à comprendre, amis lecteurs, comment j’ai pu couvrir quatre années durant la révolution tunisienne, semaine par semaine depuis décembre 2010 jusqu’aux premières élections vraiment démocratiques fin 2014 et passer à côté d’un tel flamboiement politico-poétique. Cela s’explique peut-être en partie par la langue de sa poésie: il écrit exclusivement en arabe. Ses traductions françaises étant très rares, mes chances de découvrir ses écrits, ainsi que leur auteur, étaient tellement minces, que je ne sais même plus par quel hasard j’ai pu tomber dessus. Dès lors, bien sûr, petit à petit, j’ai trouvé d’autres poèmes, les uns traduits par Tahar Bekri (6), d’autres par Ahmed Amri et encore d’autres par Jalel El Gharbi, qui me conseilla également quant à la filiation littéraire de ce poète.

Dans un premier temps, j’avais en effet cru pouvoir lui trouver une certaine parenté avec Abou el Kacem Chebbi (7), le grand poète national tunisien, dont il me semblait reconnaître chez lui le souffle révolutionnaire et cet esprit nationaliste (8) qui s’oppose de nos jours à l’internationalisme islamiste. Mais Jalel El Gharbi, mon meilleur conseiller en la matière, est plus nuancé et me fit aussitôt observer que «Chebbi avait réussi ce tour (de force) d’être tout à la fois un classique et en rupture avec la tradition. On peut dire que Ouled Ahmed, qui s’inscrit dans la continuité de ce mouvement littéraire de gauche des années 1970 appelé «l’Avant-garde littéraire» est en rupture avec la tradition tout en en reprenant les motifs, le lexique, parfois dans une entreprise satirique. Mais Chebbi reste sublime, quand Ouled Ahmed demeure un mauvais garçon révolté et tant aimé par la jeunesse révoltée. Ce qu’on pourrait hasarder comme rapprochement, c’est que Chebbi était poétiquement révolutionnaire là où Ouled Ahmed est poète et révolutionnaire».

Voici donc un extrait du poème qui l’a rendu célèbre en Tunisie et dont Jalel El Gharbi nous traduit une première rafale de vers fort significatifs: «Nous aimons ce pays comme personne; nous y faisons pèlerinage / Avec les exilés / Matin / Et soir / Même dimanche / Et si on nous tuait / Comme on l’a déjà fait / Si on nous exilait / Comme on l’a déjà fait / Si on nous bannissait / Au diable vauvert / Nous reviendrions en conquérants / Vers ce pays / Par Dieu qui / Fit le ciel / Sans colonnes / S’il y avait sur terre / Un lieu de pèlerinage / Autre que celui / Du Hedjaz / Je me serais orienté / Vers ce pays / La nuit je dors avec en tête / La faim des orphelins / L’orphelinage des affamés / Et la frustration de celle / Qui éleva des hommes / Sans chevaux / ........»

Puis il y a cet autre poème, brillamment traduit par Tahar Bekri, où l’on trouve, au-delà de la verve patriotique d’Ouled Ahmed, l’esprit de la rue et le pessimisme fataliste d’un Villon dans sa «Ballade des pendus». Il s’intitule «Je n’ai pas de problème» et en voici quelques vers: «Je n’ai pas de problème / Tout chat que je vois seul errant / Je l’embrasse (...) // Jamais / Je n’ai de problème / Après dix bouteilles vertes / Dont je ferai les bases de ma cité parfaite / Et nommerai mon commensal à sa tête / Puis ma poésie dictera sa loi / Je ramènerai les soldats à leur devoir sentimental / Et m’en irai / À mon verre oublié // Je n’ai pas de problème // Quand je serai mort / Seuls auront marché derrière moi ma plume / Mes chaussures / Et le rêve des bourreaux / ..........»

Et encore un pour la route, amis lecteurs? Quelques strophes où le poète renvoie, à l’instar des Villon, Rutebeuf et Al Maghout, religion et pouvoirs finement dos à dos? Et pourquoi pas quelques extraits de «Mon Dieu, aidez-moi contre eux» traduit par Ahmed Amri sur son très beau blog de poésie (9)? Voilà: «Mon Dieu, / les billets classe Élus / du jour dernier / ont été tous vendus / je n’ai trouvé / ni l’argent ni le temps/ ni l’excuse qualifiante / pour en acheter un / Daignez déchirer / Seigneur / leurs faux bons de Trésor // Votre Dit est la raison / Seigneur / les rois comme les présidents / incarnation de la nocivité / quand ils investissent une cité / y sèment la corruption / Alors détruisez les palais des rois / pour que les affaires des cités / au plus tôt soient réparées // Seigneur / faites qu’au lieu des dattes / des vers, des mille-pattes / poussent en régimes / sur les dattiers! // nous sommes allés tous / maintes fois aux élections / et pas une fois les urnes / n’ont retenu notre sélection // .........»

Giulio-Enrico Pisani

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1) http://jalelelgharbipoesie.blogspot.com/2015/07/a-sghair-ouled-ahmed-avec-mes-voeux-les.html

2) Son prénom est Mohamed al-Sghair (Mohamed le jeune). On ajoute cette précision, car son père ou son frère aîné devaient aussi s’appeler Mohamed. Ouled Ahmed est le nom de famille (type de nom rare en Tunisie, il se réfère au nom d’un grand-père, patriarche d’une tribu (ouled = enfants d’) Ahmed. En Tunisie on l’appelle couramment Sghair Ouled Ahmed, on omet Mohamed (Jalel El Gharbi)

3) Il est soigné depuis avril à l’hôpital militaire de Tunis.

4) Sur cet affrontement, lire mon article «Tunisie : L’heure de vérité (2) La lutte reprend», mis en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article6496

5) http://www.canalacademie.com/ida6768-Aime-Cesaire-le-poete-courtise-qui-n-aimait-pas-les-courtisans.html

6) Sur le poète Tahar Bekri, lire mes articles sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article5372 et www.zlv.lu/spip/spip.php?article2937

7) Chebbi (1909 - 1934) peut être considéré comme l’un des premiers poètes modernes de Tunisie. Fortement influencé par le romantisme européen du XVIIIe et XIXe siècles, celui qu’on a pu surnommer le Voltaire arabe, se penche sur des thèmes comme la liberté, l’amour et la résistance, notamment dans son fameux Ela Toghat Al Alaam qui s’adresse «aux tyrans du monde» et qu’il écrit en plein protectorat français sur la Tunisie.

8) Nationalisme ô combien légitime en Tunisie! Car s’il a pris pour nous en Europe un goût délétère souvent associé aux guerres impérialistes du passé et aux chauvinismes d’extrême droite présents, il a représenté dans ce pays, à l’indépendance si jeune, la libération du colonialisme français au temps de Chebbi puis de Bourguiba et qui représente actuellement plutôt la lutte contre l’internationale islamiste.

9) On pourra lire le poème en entier sub http://amriahmed.blogspot.com/2010/10/mon-dieu-aidez-moi-contre-eux-poeme-de.html

Donnerstag 30. Juli 2015