Textes dans les méandres du temps et de la vie

Patrick Autréaux possède une écriture et une vision des choses de la vie d’une immense sensibilité. On se souviendra de son roman Dans la vallée des larmes, texte dans lequel il racontait son cancer. Aujourd’hui, chez le même éditeur, Gallimard (www.gallimard.fr), il nous offre la lecture de son nouveau texte, publié sous le titre Les irréguliers. Ivan et Virgilio sont les représentants d’une société en mouvement, d’une société qui se heurte encore et toujours à certains préjugés, de race, de sexe, d’appartenance. Virgilio n’est plus en liberté. Il séjourne, depuis peu, au centre de rétention de Vincennes, là où l’on parque les demandeurs d’asile si souvent indésirés. Ivan et Virgilio sont amants. Leur séparation s’inscrit dans la douleur et la souffrance, parce que leur amour risque de foutre le camp en queue de poisson. Le drame dit ici à l’aide d’une écriture d’une énorme sincérité, est à la fois un drame amoureux et un drame de l’exil, un drame vécu par un demandeur d’asile et par son amant. Ivan se souviendra toujours de ce cri terrible qu’il a perçu dans la voix de Virgilio. Ce cri d’une vie rompue, reflet de tous les cris de ceux qui souffrent, bafoués, repoussés, mis de côté.

Au printemps 2010, après une chute accidentelle d’un toit et un grave traumatisme crânien, la femme d’Antoine Piazza est plongée dans le coma pendant plusieurs semaines, à l’hôpital Trousseau de Tours. L’auteur et sa fille trouvent refuge dans une «Maison des parents» à proximité et s’installent dans l’attente. Va-t-elle se réveiller ? Avec quelles conséquences ? Les jours sont rythmés par les après-midi passés dans la chambre 802, les brèves discussions avec les médecins, les confidences partagées entre familles de patients. Durant les matinées d’ennui, il s’occupe à marcher des heures dans Tours, ou le long de la Loire. Tout porterait à faire de Tours de garde d’Antoine Piazza, publié aux Editions du Rouergue (www. lerouergue.com), le récit de la douleur et de la détresse. Mais Antoine Piazza tient volontairement le pathos à distance, même si l’émotion surgit, inattendue, au détour d’une phrase. Ce sont quarante descriptions que l’auteur nous donne sur le monde de l’hôpital, aussi précis que s’ils avaient été dessinés sur le vif, portraits du personnel médical, de malades et de leurs proches, mais aussi confrontation à l’essentiel que donne la présence de la mort. On retrouve dans ce texte toute la force de l’écriture minutieuse d’Antoine Piazza, celle déjà rencontrée dans ces précédents récits autobiographiques, comme Les Ronces ou Voyage au Japon.

Née dans une famille bourgeoise, Priscille grandit au milieu des non-dits et des secrets de famille. Son petit frère, atteint de mucoviscidose, meurt à l’âge de 9 ans. Priscille n’arrive pas à surmonter sa douleur et ses parents pensent que cela passera. Parallèlement, elle découvre la peinture et excelle dans cet art. Quand elle envisage d’en faire son métier, c’est hors de question, ses parents s’y opposent formellement. En fidèle petit soldat, Priscille fait de bonnes études, obtient un bon métier et épouse un bon parti. Les apparences sont sauves, mais une grave dépression lui ôte le goût de vivre et la conduit à se jeter un matin sous un métro. Privée de ses deux jambes et d’un bras, Priscille réapprend le goût de la vie. Malgré son handicap, elle reprend la peinture. Priscille Deborah, auteur du livre La peine d’être vécue, publié aux Arènes (arenes@arenes.fr/ www. arenes.fr), a 40 ans. Elle vit dans la région de Bordeaux avec son compagnon et ses deux filles.

C’est chez Rivages (www .payot-rivages.net) que Miguel Bonnefoy vient de publier Le voyage d’Octavio, un premier roman incroyablement maîtrisé, au style riche et foisonnant. Le voyage d’Octavio est le voyage d’un analphabète vénézuélien qui, à travers d’épiques tribulations, va se réapproprier son passé et celui de son pays. Le destin voudra qu’il tombe amoureux de Venezuela, une comédienne de Maracaibo, qui lui apprend l’écriture. Mais la bande de brigands chevaleresques, menée par Rutilio Alberto Guerra, pour laquelle il travaille, organisera un cambriolage précisément au domicile de sa bien-aimée, avant que ne débute un grand voyage dans le pays qui porte son nom. Cette rencontre déchirante entre un homme et son pays, racontée ici dans la langue simple des premiers récits, est d’abord une initiation allégorique et amoureuse, dont l’univers luxuriant n’est pas sans faire songer à ceux de Gabriel Garcia Marquez ou d’Alejo Carpentier.

Dans le roman autobiographique Une enfance à Saigon, de Catherine Brai, publié chez L’Harmattan (www. librairieharmattan.com), la jeune narratrice nous fait découvrir le quotidien d’une famille saïgonnaise de l’intérieur, à la fin de la colonisation française et à l’aube de la déroute des soldats américains au Vietnam, en dépit des bombes lâchées au-dessus des rizières. Les souvenirs abondent dans ce récit sensible et souvent plein d’humour qui relate une adolescence dans un univers que l’histoire s’apprête à faire basculer irrémédiablement. Voici un récit authentique, un témoignage fort.

Michel Schroeder

Mittwoch 1. April 2015