André Haagen, le poète des couleurs, ou les couleurs du poète ?

Plus d’une année et demie s’est écoulée depuis que j’ai découvert et présenté dans ces colonnes les très poétiques abstractions – de véritables poésies graphiques – d’André Haagen à la Galerie Orfèo. Aujourd’hui je retrouve ce remarquable artiste au Cercle Munster (1), où il présente une petite vingtaine de ses créations composées une fois de plus... sur des poèmes de René Char. En dépit de la foule des invités se côtoyant (poliment, mais tout de même) à ce vernissage, ce fut un pur enchantement! Certes, j’eus préféré déambuler seul, ou presque, entre ses créations, afin de jouir tranquillement de ces lumineux pastels à l’huile dont chacun se rattachait à des pensées, mots, vers et titres extraits de l’oeuvre du grand poète français. Voyons, j’essaie de m’expliquer: en voici trois exemples, où je souligne le titre du tableau apparenté au texte de René Char et le replace dans son contexte poétique:

La tristesse des illettrés dans les ténèbres des bouteilles / l’inquiétude imperceptible des charrons / les pièces de monnaie dans la vase profonde.

Un levain barbare / La bouche en chant / Dans un carcan / Comme à l’école / La première tête qui tombe.

Nous / Qui ne confondons pas les actes à vivre et les actes vécus / Qui ne savons pas désirer en priant / Obtenir en simulant.

Toujours abstraits donc, les tableaux d’André Haagen... du moins dans le sens pictural du terme. Car leur figuration est d’un autre niveau, tout comme une certaine abstraction dans les textes de René Char. Aussi, les mots du critique littéraire et philosophe Maurice Blanchot sur la poésie de Char dans son célèbre ouvrage «l’Entretien infini» semblent tout aussi bien figurer ou préfigurer les compositions de notre peintre. Je cite: ­

«... d’une compacité extrême et toutefois capables d’une dérive infinie, délivrant une possibilité fugace, destinant le plus lourd au plus léger, le plus abrupt au plus tendre, comme le plus abstrait au plus vivace...». Mais cette parenté entre le poète, artiste du verbe et le peintre, artiste graphique, n’est-elle pas plutôt le fruit instinctif de quelque germination subconsciente? Le fait est, qu’André Haagen aime laisser à sa main «la bride sur le cou». Sa peinture est animée par des rythmes et des connections qu’il ne semble pas toujours réaliser consciemment lui-même et dont il a tout l’air de n’appréhender la poésie que, pour ainsi dire, post-partum.

Il est vrai que je me posais déjà la question en février 2013, lors de son exposition chez Orfèo. S’agirait-il d’un phénomène du même ordre que l’écriture automatique? Je l’ignore, bien sûr. Et, tout comme naguère, j’en reviens à la conclusion que la mémoire subconsciente de cet artiste particulièrement sensible semble être parfaitement à même d’orienter sa main en fonction de trésors littéraires et poétiques accumulés subconsciemment et restitués ci et là comme sous inspiration créative. Aussi, me semble-t-il que ce n’est qu’après avoir achevé son tableau, qu’André Haagen, féru de poésie et particulièrement amateur de René Char, accepte, en jetant un regard critique et interrogatif sur son ouvrage, que ce dernier lui dévoile, comme en une sorte de reflet, les sentiments, la poésie, les mots qui ont inspiré sa création.

Tout comme maints peintres contemporains, André Haagen privilégie pour ses colorations le pastel à l’huile, dont il caresse sensuellement un fond pigmenté d’un trait tout à la fois doux et dynamique. «Celui-ci se promène et se cache parfois...», lisons nous sur la présentation de la galerie, et «Les signes-dessins ne désignent pas l’objet, mais l’idée...». Cette idée peut sensiblement différer selon qu’elle résulte de l’interaction entre le poète et l’artiste, ou, ultérieurement, de la réciprocité qui amène artiste et spectateur à se rejoindre. Et ce dernier, fût-il simple passant ou amateur éclairé, la recréera à sa façon, engendrant ainsi «... une poésie fine dont les vers diffèrent à chaque fois que l’on regarde».

Architecte de profession, dessinateur, graphiste et peintre, André Haagen vit et travaille à Luxembourg, où il est né en 1938. Il a étudié à l’École Supérieure de Technologie à Luxembourg, ainsi qu’à l’Académie Royale des Beaux-arts de Bruxelles. En 1971 il obtient le Prix d’encouragement de la 5ème Biennale des Jeunes et en 1973 le Premier Prix de la peinture de la 6ème Biennale des Jeunes. Aujourd’hui il est membre titulaire du C.A.L. (Cercle Artistique de Luxembourg) et coopère avec l’agence de promotion culturelle MediArt, au 31, Grand-rue, Luxembourg.

La finesse de son graphisme, la subtilité et l’harmonie chromatique (plus accentuée encore cette fois) de ses compositions, constituent au-delà de toute parenté littéraire ou interprétation poétique un régal pour l’oeil, que personne ne pourra manquer d’apprécier. J’ignore bien sûr tout de la pensée d’André Haagen, mais la mienne, que je vous destine après avoir découvert cette exposition ressemble fort à une sorte de «Veni, vidi, vici!».

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Cercle Munster, 5-7 rue Munster, Luxembourg Grund (à 2 pas de la sortie du tunnel du St-Esprit). Expo ouverte du lundi au vendredi de 19 à 22 h.

Freitag 14. November 2014