Sculpture : entre Auguste Rodin et René Wiroth

L’engagement de René Iché

Aurais-je enfin découvert au cours de mes explorations muséales en ligne le missing link, le chaînon manquant entre la sculpture révolutionnaire d’un Rodin et l’éclectisme statuaire d’un Wiroth ? Ce n’est pas impossible car, en tombant par hasard sur une représentation du bronze « Les lutteurs » de René Iché, l’un de ses thèmes marquants, un flash éclaira soudain mon ignorance. Et ce flash se transforma aussitôt en un arc d’un siècle et demi au firmament de la sculpture moderne unissant Rodin, son illustre rénovateur, à Wiroth, l’un des nos sculpteurs contemporains les plus doués.(1) Au centre de cet arc :

René Iché,

la continuité dans le discontinu ou, plutôt, l’innovation, la contestation et une remise en question permanente. Nul refus du passé, mais ouverture à toutes les projections, conceptions et expériences ! Iché se situe bien au milieu de cet arc-en-ciel de la statuaire. Son oeuvre « Les lutteurs » et notamment sa version 1942(2), est le parfait exemple de cet « art dégénéré », que seul les plus courageux osaient dresser en 1942 face à la connerie des nazis et vichyssois, qui préféraient un « art » racialement pur et héroïque.(3) Mais plutôt que grandeur de pacotille du prétendu Übermensch, c’est l’expression de leur engagement insufflée au matériau que les vrais artistes rendaient héroïque, qualificatif que René Iché, le protestataire de toujours, toujours refusera. J’y reviendrai.

René Iché naît en janvier 1897 dans l’Aude, dans une famille proche des milieux radicaux-socialistes. Scolarisé à Narbonne puis à Carcassonne, où il côtoie le futur poète surréaliste Joë Bousquet, Iché exécute dès l’âge de 12 ans des portraits et des paysages à l’huile ou au pastel. En 1914, il remporte le Premier prix de dessin aux Beaux-arts de Montpellier. Mais la guerre éclate. Le jeune René devance l’appel, s’engage à Béziers dans le 1er régiment de Hussards, y attrape le typhus des permissionnaires revenus du front, qu’il ne pourra donc rejoindre qu’en 1916. Blessé à Verdun et dans la Somme, gazé en 1918, il est décoré de la médaille militaire, de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur à titre militaire. Boulimique de savoir, Iché emploie ses permissions à étudier la médecine à Montpellier, à côtoyer Apollinaire et les cercles de poésie à Paris et à lire les revues d’avant-garde dont « SIC » de Pierre Albert Birot et « Nord-Sud » de Pierre Reverdy. Il participe aussi à la troupe théâtrale pacifiste « Les Oberlé ».

En 1936, face à la Guerre d’Espagne, le gouvernement français tourne le dos aux Républicains. Choqué, Iché dénonce la tragédie annoncée en sculptant « Melpomène 36 ». Le 26 avril 1937, c’est le martyre de Guernica, immortalisé un peu plus tard par Picasso.(4) Peu savent que Iché sculpte déjà dans les heures suivant le massacre une statue aussi intime et expressionniste que surréaliste : « Guernica », qui sera très rarement exposée. Plusieurs de ses oeuvres sont pourtant présentées lors de l’Exposition Universelle de Paris 1937 (collections d’art moderne du Musée du Luxembourg), ainsi que des bas-reliefs en béton ou en stuc pour les pavillons de la Marine Marchande, du Languedoc–méditerranéen et de l’Artisanat (tous détruits). En 1938 il compose à Carcassonne un ensemble architectural en hommage à André Chénier, le révolutionnaire.

Mobilisé en 1939, Iché est affecté dans l’Oise, mais sera renvoyé puis radié des cadres pour déclarations « subversives ». Sa petite-fille, Rose-Hélène Iché me confirme que « ... dans une lettre de septembre 1939 Joe Bousquet explique à Jean Paulhan qu’Iché a menacé d’aller “tuer Hitler”, alors qu’il est soigné suite à un évanouissement sur le quai de la gare de Carcassonne au moment de prendre le train pour Paris (...), incident retracé aussi dans son dossier militaire puisque source de sanctions et d’expertises psychiatriques (...). Fin mai 1940 Iché se rend au Ministère de la Guerre, et là, grosse surprise, ils font (déjà) les cartons... »

Dès la défaite, il entre dans la Résistance – Groupe du musée de l’Homme. Son atelier, 55, rue du Cherche-Midi sert de boîte aux lettres aux Forces françaises libres. Les armes sont dissimulées dans les moules ; les archives de l’affaire Dreyfus dans la cave ; les combattants jouent aux apprentis ou aux modèles et apprennent le B A BA de la gravure... Iché refuse aussi de vendre ses travaux à l’occupant, expose dans les salons dont il est sociétaire (Indépendants, Automne) et participe aux expositions courageuses d’art « dégénéré » organisées par le peintre Jean Bazaine. En juillet 1942, après l’arrestation de Boris Vildé et d’Anatole Lewitsky, puis de Paul Hauet et Germaine Tillion, Iché devient agent P1 dans Cohors-Asturies, branche nord de l’Armée secrète, dirigé par son ami Jean Cavaillès et qui dépend du groupe Libération. Il fait parvenir à Londres au général de Gaulle sa sculpture « la Déchirée » qui symbolise la Résistance.

Iché ne se voyait pas en héros. Madame Iché m’écrit à ce sujet : « Sa correspondance avec Londres est un jour (vers 1943) ouverte par ma grand-mère (il était malade et elle lui ramenait le courrier de l’atelier), qui voit stupéfaite les plans de la rade de Brest et lui dit “Mais ce n’est pas possible, tu fais de l’espionnage !” Mon grand-père a répondu “Ha, de suite, les grands mots...”. Je crois cette phrase révélatrice, Iché n’avait pas vraiment conscience du danger, des risques. Il fallait le faire, c’est tout. (...) Sa vie est l’expression de la liberté, par des choix déterminés et assumés, et surtout par la création. Il n’a pas supporté que les gens soient manipulés et asservis par Vichy et par les nazis et a toujours cru que c’était de sa responsabilité, lui, informé, averti, d’agir et de transmettre, mais sans donner de leçon, sans faire de morale, seulement par l’exemple (quand il le pouvait) et surtout par l’art, traducteur et révélateur des contradictions humaines et dans l’art la sculpture, traductrice de l’indicible, révélatrice de l’invisible (cauchemardesque ou merveilleux). »

En 1945 les nombreux vides creusés par la guerre dans les rangs de ses camarades, amis et parents affectent très douloureusement l’artiste. Iché est hanté par la mort ; son oeuvre sombre dans la noirceur et devient plus radicale encore, et ce n’est pas la médaille de la Résistance qu’il reçoit à la Libération qui le console… ni le MOMA de New York qui acquiert son « Hélène 6 ans » restée aux États-Unis, ou le journal l’Équipe qui achète « Les Lutteurs ». En 1947, la Monnaie de Paris acquiert les médailles personnelles qu’il a créées pour Max Jacob et Louise Hervieu. De 1947 à 1948 Jean Cassou organise une exposition itinérante de sculpteurs contemporains en Allemagne, Autriche et Tchécoslovaquie avec des oeuvres de Giacometti, Jacques Lipchitz, Germaine Richier et René Iché, qui remporte un énorme succès. En 1948, Iché est invité à la Biennale de Venise avec Germaine Richier, Henri Laurens, Marc Chagall et Georges Braque. Il réalise gratuitement plusieurs monuments à la Résistance dont les plus connus sont ceux de Puiseaux et de Carcassonne. Il rend hommage à ses compagnons d’armes Jean Cavaillès et Émilie Tillion, mère de Germaine Tillion et donne une de ses oeuvres pour orner la tombe de Max Jacob. Le Musée national d’Art moderne et le Musée Fabre de Montpellier achètent chacun une épreuve de « Étude de Lutteurs à terre », sujet que Iché associe depuis les années 1930 à la symbolique du Minotaure qui le passionne.

Très affaibli par la maladie, il voyage néanmoins en Espagne, en Autriche et en Pologne. En 1953, il reçoit le Grand Prix de Sculpture de la Ville de Paris, et la Galerie Bernheim-Jeune lui consacre une grande rétrospective. En 1954, Iché se rend dans les pays de l’Est. Le gouvernement polonais lui commande le « Monument aux Déportés d’Auschwitz ». Iché propose d’en faire une oeuvre collective par la participation d’un artiste de chaque nation touchée par la Déportation. En décembre, une importante rétrospective lui est consacrée à Vienne en Autriche ; il se rend également à l’hommage que les étudiants aux Beaux-arts de Toulouse lui rendent, avant de décéder brusquement à Paris le 23 décembre 1954 à l’âge de 57 ans. Pablo Picasso le remplace au pied levé pour assurer l’édification du monument à Guillaume Apollinaire.(5)

Je n’ai bien sûr aucune prétention, amis lecteurs, d’être parvenu à vous présenter comme il le mérite ce formidable personnage que fut René Iché. Mais comment détailler davantage dans ce cadre ? Un livre n’y suffirait pas. Ah oui, à propos livre : Une bonne nouvelle : « La correspondance de Max Jacob à René Iché »(6) devrait paraître l’année prochaine, ce qui me permettra sans doute de revenir sur le sujet. Et à présent, ma question-suggestion à Madame Iché : À quand un tour de France organisé René Iché ?

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1) Guère n’est besoin de présenter Auguste Rodin, dont tous connaissent « Le penseur », « Le baiser » ou « Les bourgeois de Calais ». Quant à René Wiroth, outre les nombreux articles que j’ai déjà consacré dans notre Zeitung à sa sculpture, je vous recommande son site (commun avec son épouse, la peintre Michèle Frank) : www.frank-wiroth.lu/

2) Il avait réalisé une première étude des « Lutteurs » déjà en 1924, faute de moyens avec un simple tournevis (conservée au Musée des Beaux-arts, Narbonne)

3) La plupart des indications biographiques ci-dessus sont tirées du remarquable article sur René Iché dans Wikipedia (www.fr.wikipedia.org/wiki/René_Iché) et du site www.rene-iche.com/, ainsi que de ma correspondance avec Rose-Hélène Iché, la petite-fille du sculpteur, que je remercie également pour les photos des oeuvres de son grand-père qu’elle a gracieusement mis à notre disposition

4) Guernica fut bombardée le 26 avril 1937. Iché aurait donc sculpté « son » Guernica les 26/27 avril. Picasso n’entame, lui, son immense toile que le 1er mai, sur commande du gouvernement républicain espagnol, pour qu’elle soit exposée le 25 mai au pavillon représentant l’Espagne lors de l’Exposition universelle de Paris de 1937

5) Madame Iché précise ici : « La relation (de 1917 à 1954) entre Iché et Picasso a été longue, parfois compliquée, faite d’éloignements et de retrouvailles... Cependant, il me semble qu’ils ont toujours été fidèles l’un à l’autre, en particulier dans les moments difficiles. »

6) Grand ami de René Iché, le romancier, poète, essayiste et peintre Max Jacob (né en 1876) périt le 5 mars 1944 au camp de concentration de Drancy.

Giulio-Enrico Pisani

samedi 19 septembre 2009