Élections tunisiennes 2014

Le chantier de Rachid Ben Othman et...

... de tous les Tunisiens voulant voir leur pays jaillir libre et ouvert des caveaux de l’histoire, où tentent de le renvoyer les sectaires islamistes prétendument modérés !

« Giulio-Enrico Pisani : Tu as raison, Rachid ; c’est un chantier titanesque. Mais n’est-il pas en bonne voie... malgré les faiblesses et contradictions inhérentes à toute démocratie naissante ? Ne faut-il pas, avant tout, que les partis « laïques » gagnent les élections avec suffisamment de cohérence pour pouvoir former le prochain gouvernement ? N’est-ce pas là-dessus que les Tunisiens progressistes doivent se concentrer et pour cela qu’ils doivent combattre ? Après il faudra veiller à ce que la politique de ce nouveau gouvernement soit assez sociale et réaliste pour ne pas donner du grain à moudre au populisme islamiste. Quant à la nouvelle constitution, elle n’est pas si mal, quoique, il est vrai, un peu élastique. Mais ça, tout comme la laïcité, risque d’être un combat permanent.
Rachid Ben Othman : Les partis ne risquent jamais de se proclamer laïques, Giulio. C’est l’hypocrisie généralisée, car tous profitent de l’islam pour berner les gens ; il n’y a pas que Nahdha. Je dirais que chacun veut créer son islam à lui ; ils se prennent tous pour des prophètes.

Giulio-Enrico Pisani : C’est quoi, cette manie, Rachid, non seulement en Tunisie, mais également en France, patrie de la laïcité, de considérer celle-ci comme synonyme d’agnosticisme, voire d’athéisme ? Il ne faut pas confondre islam et islamisme. On peut être religieux pratiquant mais partisan de la laïcité de l’état. La religion est un choix et une affaire personnelle. Même agnostique, on respecte le sentiment religieux d’autrui. En fait, les trois religions du livre prétendant détenir l’exclusivité de la vérité, seul la laïcité peut garantir la liberté de pensée, d’opinion et de religion. De toute manière, aussi bien le Juif Jésus, que l’Arabe Mahomet et le Berbère St. Augustin ont clairement affirmé qu’on ne doit imposer sa religion à autrui, ni en user aux fins de gouvernance. Les islamistes se réfèrent au coran ? Eh bien, parlons-en !

Selon le Coran, Allah commande à Mahomet (et successeurs) en au moins dix versets, par la voix de l’ange : « Nous ne t’avons point envoyé pour être leur gardien » (IV, 80). « A toi la communication seule incombe, à Nous le compte... » (XIII, 40). « S’ils se dérobent, seule t’incombe la communication explicite » (XVI, 82). « Nous ne t’avons envoyé que comme porteur de bonne nouvelle et donneur d’alarme » (XVII, 105). « Tu ne disposes pas sur eux de coercition » (L, 45). « Lance donc le Rappel : tu n’es là que celui qui rappelle, tu n’es pas pour eux celui qui régit. » (LXXXVIII, 22-23). Quatre autres ont ± le même sens. D’ailleurs, selon les Évangiles, Jésus de Nazareth n’affirme pas autre chose. Quant à St. Augustin, évêque (berbère) d’Hippone et docteur de l’église (354-430), il affirme1 que, « ... si « le salut éternel incombe à l’homme en tant qu’individu », le « bonheur humain » (matériel) incombe à l’homme en tant que genre, « collectivement » ». Dès lors, la théorie augustinienne (...) appelle (...) à « une sortie de la religion hors du champ public », fondement de la séparation entre l’église et l’état »… Et non à l’immixtion de l’église dans la chose publique, comme le Vatican l’a souvent prétendu.

Rachid Ben Othman : Giulio, l’islam est une religion et un mode de vie. Tous les comportements et les gestes y sont dictés ; j’ajouterais jusqu’à la manière d’uriner. Chez les musulmans il n’y pas vraiment de frontière entre l’islam et ce qu’on appelle islamisme ; le passage de l’un vers l’autre est très facile. Le musulman démocrate dit « modéré » n’est qu’un apostat pour les intégristes, qui appliquent à la lettre ce qui leur a été dicté par le coran et la « sunna ». Pour eux la force de la foi est de très loin plus puissante que celle de la loi. On peut aussi dire qu’il y a plusieurs Islam ; tout est une question d’interprétation. Même si elles gardent l’unité de croyance en un seul Dieu et en son prophète, il s’agit de multiples sectes. Pour certains courants comme le parti « Tahrir » qui n’est également qu’une secte, tout comme Nahdha, la laïcité est considérée athéisme à l’instar de la démocratie. Ils l’ont proclamé publiquement haut et fort lors d’un congrès sur ce sujet et, malheureusement, on a vu des partis dits « laïcs » suivre le même chemin, juste pour gagner quelques électeurs en chassant sur les terres des islamistes.

Giulio-Enrico Pisani : Exact, Rachid, mais est-ce bien une raison pour tolérer ces archaïsmes, qui ne sont rien d’autre que des coutumes surannées n’ayant rien à voir avec une véritable religion ni avec la croyance en un créateur ? Je compte parmi mes amis et correspondants tunisiens plusieurs musulmans croyants (notamment sunnites soufi, malékites, acharites ou mu’tazilistes) souvent quasi-agnostiques, car leur foi en Dieu se passe largement de l’entremise des innombrables blasphémateurs sectaires qui pullulent et polluent le monde musulman sans aucun rapport à une véritable spiritualité. Je pense donc que, même si l’on est agnostique, voire complètement athée, il faut faire preuve (comme Karl Marx2) de tolérance pour le secours que la religion peut apporter à ceux qui en ressentent le besoin. Il faut surtout se faire des alliés de ces esprits ouverts contre les turpitudes de la racaille sectaire qui vise à endoctriner les gens et à les forcer dans leur moule rétrograde et tribal, misogyne et même misanthropique au sens large du mot.

Rachid Ben Othman : Oui, il faut combattre tous ceux qui veulent imposer leurs visions et modes de vie aux autres, soit par l’endoctrinement – premier pas vers la violence et le terrorisme – soit par l’épée, mais être tolérants et protéger ceux qui pratiquent leur foi dans le respect autrui. Aussi et surtout, ne faut-il pas impliquer la religion dans les affaires publiques et la politique, ce qui n’est hélas pas le cas aujourd’hui en Tunisie. Presque tous les partis y exploitent la religion à travers leur discours politique, voire même sur le terrain. La secte Nahdha et ses acolytes comptent sur les affrontements dans la population pour imposer leur loi plus encore que leur gourou Ghannouchi ne l’a explicitement affirmé3. Nous avons sauvé tout ce qu’on a pu grâce à la mobilisation de la société civile, qui n’a jamais cessé depuis l’accession au pouvoir de ces islamistes. Mais le travail n’est pas encore fini, et on doit aller plus loin sans baisser les bras, si on ne veut pas d’une Tunisie obscurantiste et refermée sur elle-même. »
Quant à moi, l’observateur lointain de cette révolution en marche, la seule du « printemps arabe » à ne pas avoir, à ce jour, avorté ou sombré dans l’horreur, je ne puis que souhaiter aux progressistes tunisiens une victoire totale contre les forces obscurantistes qui les menacent. Et je clorai ce bref aperçu en citant le journal El Watan du 24 août dernier, qui titrait « Ruée vers les candidatures aux élections législatives et présidentielle » : « ... Plusieurs centaines de listes de candidatures sont prévues dans les 33 circonscriptions électorales (27 en Tunisie et 6 à l’étranger), afin de briguer les 217 sièges de l’Assemblée des représentants du peuple. (...) alerte rouge du côté des quartiers généraux des partis (...) Contrairement aux élections de 2011, où tous les observateurs s’attendaient à une victoire des islamistes, l’actuelle échéance électorale est marquée par des soucis de rééquilibrage de la scène politique de la part des partis modernistes. Il s’agit surtout de faire arbitrer les Tunisiens entre deux visions de la société... ». Eh, oui, le combat continue et la révolution se poursuit !

Giulio-Enrico Pisani

* * *
(1) Selon Cyrille Michon, professeur de philosophie à l’Université de Nantes, dans son ouvrage « Philosophie politique et théologie au Moyen-Âge »

(2) Karl Marx : « La détresse religieuse est pour une part l’expression d’une vraie détresse et pour une autre la protestation contre cette détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple ».

(3) En octobre 2012, les médias tunisiens se régalaient d’une certaine vidéo, où Ghannouchi « le modéré » s’adresserait aux extrémistes salafistes (qu’il a officiellement désavoués) et les inciterait (en attendant leur heure) à ouvrir des écoles, des universités, à inviter des prédicateurs, à faire des camps pour initier les gens à la religion (musulmane) et se gausser des laïcs parce qu’ils ont accepté l’islam et refusé la charia (pour lui c’est kif-kif). http://www.youtube.com/watch?v=YlkvRiOZfL4.

jeudi 11 septembre 2014