Élections tunisiennes 2014

Laïcité contre obscurantisme

Combat de titans remontant à la révolution française, cet affrontement entre laïcité, raison, clarté, transparence et progrès d’une part et, de l’autre, emprise obscurantiste des religions et traditions sur l’existence et la gouvernance de la société humaine, cet affrontement donc, est aujourd’hui plus actuel que jamais.Mais c’est dans un tout petit pays méditerranéen, dont l’extraordinaire aventure est à peine effleurée par les médias dominants, que la question se pose depuis plus de trois ans et demi et atteint aujourd’hui, en vue des prochaines élections, une acuité sans précédent. Les législatives sont prévues les 24, 25 et 26 octobre et le 1er tour des présidentielles les 21, 22 et 23 novembre, un éventuel 2e tour pouvant suivre les 26, 27 et 28 décembre, les 2 premières journées de chaque scrutin étant réservées aux Tunisiens à l’étranger. Ces élections sont d’une importance primordiale pour l’avenir du pays. En effet, après deux ans de gouvernance désastreuse des islamistes « modérés » de Nahdha soutenus par les intégristes salafistes, mais aussi par les Wahhabites du Golfe, une nouvelle victoire de ces islamistes équivaudrait à une rechute civilisationnelle de plusieurs siècles.

Il est vrai que la nouvelle constitution tunisienne votée en 2013 est la plus progressiste du « monde » arabo-musulman et que des éléments de laïcité y ont été introduits. Mais, comme souvent dans ce genre de documents fondateurs, bien des articles sont sujets à interprétation et d’autres restent marqués par l’élément religieux. Deux exemples marquants en sont l’article 1 : « La Tunisie est un état libre, indépendant et souverain, sa religion est l’Islam, sa langue est l’arabe et son régime est la république. » et le 73 : « La candidature à la présidence de la République est un droit pour toute électrice et pour tout électeur jouissant de la nationalité tunisienne par naissance, de religion musulmane ». Qu’y a-t-il dès lors d’étonnant à ce que des millions de Tunisiens se fassent du souci quant à la gouvernance et à la présidence qui sortiront des urnes, lorsque, surtout la première, aura pouvoir de limiter la justice et les libertés garanties par ailleurs en fonction de ce qui reste religion d’état ?

Je vous ai parlé dans mes précédents articles du très grand nombre d’associations progressistes qui ont vu le jour après la chute de Ben Ali et la récupération imméritée de la révolution par les islamistes qui précipitèrent le pays de Charybde en Scylla. Elles n’ont pas peu (et plus que bien de politiciens) contribué à la mise à nu de l’incapacité et des turpitudes de Nahdha, qui ont forcé ce parti à renoncer au gouvernement. Il y en a plus de 16.000, de ces syndicats, ONG et autres associations, aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que je n’en connaisse qu’une infime partie. C’est à l’occasion des premiers débats pré-électoraux sur Internet que j’appris à connaître la « Ligue pour la Défense de la Laïcité et des Libertés » (LDLL) en Tunisie, présidée par Rachid Ben Othman, également directeur d’ITSOS1.

Et, la grande presse couvrant surtout ce qui ne marche pas, c’est un journal régional, L’Union/l’Ardennais qui, à l’instar de notre Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek, s’intéressa d’emblée à l’unique fleur que le « printemps arabe » vit pousser sur le purin des dictatures : la révolution tunisienne. Le 25.01. 2011, donc pratiquement en même temps que mon article « Tunisie : Dis-moi, l’intellectuel ! C’est quoi, une révolution ? » du 26, L’Union/l’Ardennais (plus lucide que moi) titrait déjà face aux premières prétentions des islamistes « modérés » : « S’ils sont si tolérants, pourquoi refusent-ils un État laïc ? ». Et voici quelques extraits du bel article de nos confrères ardennais :

« Sur Internet, le débat fait rage. Pour ou contre la laïcité en Tunisie. Rachid Ben Othman a lancé un forum de discussion sur Facebook. Le site accueillerait près de 12.000 contributions. (...) « ...Les islamistes avancent masqués. Leur programme est de gauche mais s’ils sont si tolérants, pourquoi refusent-ils un État laïc ? » demande Ben Othman. Dans un pays qui revendique constitutionnellement son identité arabo-musulmane et proclame le caractère sacré de la religion, la chose n’est pas simple. « Aucun Tunisien n’acceptera de retirer ça de notre constitution », assure Heidi Ben Romdane, un syndicaliste de l’UGTT. Croyant lui-même, Ben Othman attend simplement des juristes qui planchent sur les nouvelles institutions qu’ils érigent « des garde-fous » pour empêcher la mainmise des islamistes sur la vie politique tunisienne. « On peut, comme moi, ne pas être opposés au port du voile et laisser la liberté aux femmes de ne pas le porter. » Angélisme ? Président de la Ligue des droits de l’homme, l’avocat Mokhtar Trifi est moins alarmiste : « Nos islamistes ont au moins accepté la séparation de la religion et de l’État. La Tunisie est un État séculier. Cela veut dire que les lois sont votées par des institutions, mal élues certes, mais au moins ce n’est pas la charia. La Tunisie est aussi l’un des rares pays musulmans où la religion n’apparaît pas sur la carte d’identité et où une non-musulmane peut hériter de son défunt mari. Il faut se battre pour préserver ces acquis. » Se battre, c’est bien l’intention de la romancière Slim qui se méfie de « l’angélisme » des discours sur le caractère prétendument « modéré » de l’Ennadah. « ...Ils ne sont pas idiots. S’ils veulent se constituer en parti, c’est bien pour conquérir le pouvoir. Des gens qui ont attendu vingt ans en exil ou en prison peuvent bien encore patienter deux ou trois ans pour y parvenir. »

Décidé à en savoir davantage sur les positions et l’action de Rachid Ben Othman et son association politique « Tous pour une Tunisie laïque », je le contactai ce 31 août, et je ne fus pas déçu. L’entretien ci-dessous se révéla en effet fort instructif :

Rachid Ben Othman : ... La frénésie des uns et des autres n’est d’aucune utilité. Ce qui est utile, c’est que les tunisiens s’expliquent clairement et de façon apaisée, pour aider le pays à se sortir de l’abîme, et la seule voie pragmatique est d’écarter définitivement tous ceux qui parlent au nom de l’Islam et l’utilisent en politique.

A n’en pas douter, des élections à venir conduiront à une impuissance du gouvernement et du président élus. Vu l’état actuel des mentalités et l’état embryonnaire de la discipline républicaine, le gouvernement, ainsi que le président, apparaîtront comme des espèces de marionnettes entre leurs partisans et une opposition installée dans une critique stérile. A méditer !

Giulio-Enrico Pisani : Tu te contredis en partie, ami Rachid. Si les Tunisiens agissent selon ton premier paragraphe, lucide, mais optimiste et encourageant, il n’y a pas de raison pour que tes prévisions formulées au second paragraphe se vérifient.

Rachid Ben Othman : Peut être bien, Giulio, que je me contredis, mais c’est parce que tout est contradictoire dans ce pays, à commencer par la nouvelle constitution. J’ai voulu dire que d’un coté on est coincé et de l’autre on est aussi coincé. Donc pour nous sortir de cette situation il n’y a pas beaucoup d’autres solutions que d’attendre encore que les mentalités évoluent, qu’une classe politique mûre voie le jour et surtout que commence à s’enraciner la culture citoyenne qui manque cruellement ; tout un chantier.

A suivre...

Giulio-Enrico Pisani

(1) Itsos, Institut tunisien de sondage d’opinion et statistiques, fut en 1999 l’un des premiers instituts de sondage d’opinion en Tunisie, mais ne pouvait alors faire que des études marketing et faillit être broyé par le système Ben Ali en 2000 (pré-révolution tunisienne sur Internet) suite à une étude secrète sur la démocratie communiquée à « Journaliste sans frontière ».

mercredi 10 septembre 2014