«Animali d’artisti» et leur Nadine Cloos

Un 8 mai comme tant d’autres? Un jeudi comme chaque semaine? E bien non. En effet, lors du vernissage de la nouvelle série «Animali d’artisti» de Nadine Cloos à la Galerie d’art contemporain Maïté(1) , je découvris un univers où, en quelques traits et coups de pinceau, des célébrités du monde de l’art se voient associées – en fait plutôt subordonnées – à ce monde animal dont nos lointains ancêtres étaient issus. Cette fascinante exposition réunit aujourd’hui les deux grands domaines artistiques de prédilection de notre peintre dudelangeoise (ou koerichienne, c’est selon): la peinture animalière et le portrait. Et elle s’en explique en nous confiant: «En fait j’ai d’abord cité les animaux (dans les titres des oeuvres) afin de leur donner plus d’importance, car l’homme se sent toujours comme le centre de l’univers et traite souvent les animaux sans leur accorder de respect. J’ai pris les portraits d’artistes qui ont peint ou sculpté des animaux, j’admire beaucoup leur travail et je veux leur rendre hommage...». Interrogée sur son choix d’intituler son expo en italien, plutôt qu’en français, c’est à dire «animaux d’artistes», il tiendrait selon elle autant à son italophilie qu’à une grand-mère transalpine.

Pour ma part, je m’interroge encore sur un tout autre aspect de cette mise en regard animaux-artistes, car j’ai hélas omis de lui poser la question lors de notre rencontre. Alors, pour savoir dans quelle mesure ces animaux pourraient en quelque sorte représenter les totems de ces personnages, voire les symboliser, ou bien les caractériser psychologiquement dans l’esprit de l’artiste, on n’est pas sorti de l’auberge. Le sait-elle d’ailleurs seulement elle-même? Dans quelle mesure n’aurait-elle pas plutôt cédé à des sources d’inspiration diverses, qui pourraient être aussi difficiles à découvrir pour elle que pour nous? Sources aussi multiples et mystérieuses que celles du Nil. Pourquoi ne pas se contenter d’en rêver et jouir des pyramides, de la Vallée des rois et d’Abou Simbel, plutôt que de suivre Speke, Burton, Livingstone ou Stanley dans leur quête de l’origine du grand fleuve? En fin de compte, ce qui nous importe à nous, amateurs d’art et de beauté tous azimuts, ce n’est pas la cause, mais l’effet. L’important n’est pas la graine, mais, comme le chanta Gilbert Bécaud, la rose, donc aujourd’hui les tableaux de Nadine Cloos, dont nous pouvons admirer à la galerie Maïté les couples et groupes parfois assez inattendus d’animaux et d’artistes.

Réjouissez vous par conséquent, amis lecteurs, d’y découvrir Les poissons et leur Matisse, L’aigle et son Baselitz, Les pigeons (ou colombes?) et leur Picasso, Les chevaux et leur Freud, Les lionnes et leur Delacroix, L’ours blanc et son François Pompon, Les caniches et leur Koons, Les ânes et leur Chagall, L’oiseau et son Zadkine, Le puma et son Rembrandt Bugatti(2) , Les mandrills et leur Kokoschka, Le chat et son Foujita, Le crabe et son Van Gogh, Les lapins et leur Beuys, La chouette, le chien, le rhino, le coléoptère et leur Dürer, Les moutons et leur Moore, Les dindes et leur Giambattista Bologna, Les lionnes et leur Barye, Les singes et leur Marc, Le léopard et son Auguste Trémont, L’orang-outan et leur Andy Warhol, Les chats et leur Giacometti, Les chauves-souris et leur Goya, Les chats et leur Bonnard, L’éléphant et leur Dali...

Notez qu’il ne s’agit nullement de reproductions ou de portraits d’un réalisme servile. La peinture cloosienne est certes figurative et les sujets dépeints sont parfaitement reconnaissables, mais ils échappent à tout académisme en cela que l’artiste préfère valoriser leur caractère et leur typicité. Le spectateur déambulant le long de la galerie se voit comme plongé dans un jardin merveilleux, où s’épanouissent et l’art animalier et la mémoire d’hommes d’art dans une sonate picturale où l’expressivité est reine. Nadine Cloos expressionniste? Certainement, mais à sa manière. Les mouvements, postures et attitudes des bêtes y dominent, sans les écraser, l’expression des hommes. Et quand je parle d’hommes, il ne s’agit pas du vocable générique «êtres humains» (Menschen), mais bien d’artistes célèbres masculins, apparemment seuls à avoir inspiré cette fois Nadine Cloos, à qui les conseurs de renom ne manquent pourtant pas. Et, puisqu’elle a un faible pour les sculpteurs animaliers, pourquoi ne pas avoir songé à Louise Bourgeois, Madeleine van der Knoop, Olivia Tregaut ou autres Sophie Dabet? Mais la question est somme toute sans importance pour le visiteur de cette intéressante expo de tableaux exécutés avec autant de talent graphique et d’harmonie chromatique que d’authentique passion. S’il avait été peintre ou sculpteur, Beethoven s’y serait sans doute retrouvé et on eût pu rêver le voir la mettre en musique et l’interpréter comme son «Appassionata»(3). Reste seulement à imaginer si les animaux eussent accepté que le grand compositeur les représente dans l’esprit créatif de notre artiste.

Née à Dudelange et vivant à Koerich, où elle a également rejoint le groupe d’art contemporain «Sixth Floor», Nadine Cloos a présenté sa première exposition personnelle en 2005 à Capellen, dans la galerie «Op der Kap». Une dizaine d’autres ont suivi, toutes au Luxembourg. Mais il faut y ajouter une vingtaine de participations à des expositions collectives aussi bien au pays qu’en Allemagne et en Italie. En ce qui concerne sa technique de peinture proprement dite, elle m’a confié peindre essentiellement à base d’huile ou d’acrylique et a précisé: «J’utilise encore les pinceaux de façon traditionnelle, comme je l’ai appris chez mon professeur René Leidner à Paris, qui me disait toujours, il faut voir la touche du pinceau. J’essaie réaliser un travail (...) authentique dans le but de faire plaisir au spectateur». Pari réussi!

Giulio-Enrico Pisani

***

1) Maïté, Galerie d’Art contemporain, 12 avenue Marie-Thérèse, Luxembourg ville, expo Nadine Cloos jusqu’au 27 juin, lundi à vendredi de 9.00 à 19.00 heures, samedi après-midi de 14.00 à 18.00 h.

2) Rembrandt Bugatti (Rembrandt Annibale Bugatti) 1884-1916 est un sculpteur animalier italien. Il est le frère cadet d’Ettore Bugatti, fondateur de la marque d’automobiles Bugatti.

3) Sonate pour piano no 23 en fa mineur, op. 57. Et pourquoi Beethoven n’eût-il pas accepté d’illustrer comme Moussorgski un siècle plus tard les «Tableaux d’une exposition» ?

Donnerstag 15. Mai 2014