La gésine sans fin du combat pour la démocratie et la justice sociale en Tunisie

Habemus papam ?

Samedi 14 décembre 2013 : si nous-nous étions trouvés place St. Pierre, nous aurions peut-être pu imaginer un éphémère panache de fumée blanche s’élever enfin dans le ciel romain. Mais non. Nous sommes bien à Tunis. Alors, c’est plutôt un grand ouf qui a soufflé dans les rues, les maisons et les administrations tunisiennes. Enfin, disons plutôt un quasi-ouf. Car ce ouf n’est peut-être ni aussi blanc que l’eût espéré Coluche d’une certaine lessive ni qu’une hypothétique fumée annonçant l’aboutissement du dialogue national tunisien. Le fait est, qu’en ce 14 décembre, une majorité des partis y participant sont tombés d’accord pour désigner le « technocrate » Mehdi Jomaâ comme premier ministre chargé de former un gouvernement aussi provisoire qu’essentiel. Sa tâche consisterait à redresser l’économie en attendant l’achèvement du serpent de mer de la nouvelle constitution, à préparer de nouvelles élections pour 2014 et à mettre ainsi fin à la crise politique qui fragilise le pays depuis l’assassinat de Chokri Belaïd en février et de Mohamed Brahmi en juillet de cette année.

Et le soulagement général est tellement palpable que, même si la fumée se révèle moins claire qu’on eût pu le désirer, personne n’ose à priori en contester la blancheur et relativement peu songent à faire la fine bouche. Après trois ans (moins 3 jours) du début d’une révolution qui piétine, a paupérisé le pays, fait des millions de frustrés et qui se bouffe par la queue à l’instar du fameux serpent, les discuteurs en rond de tout bord, les islamistes tireurs de marrons du feu et leurs opposants pinailleurs et séniles semblent avoir cédé au bon sens et aux souhaits de la société civile. Et le bon sens est donc censé s’appeler Mehdi Jomaâ, premier minis-tre « apolitique » et chef d’un nouveau gouvernement. Gouvernement de transition, bien sûr, du moins tant que la constitution post-ben-alienne n’aura pas été achevée et que tout ce petit monde politicard ne se sera pas soumis une nouvelle fois au jugement des urnes. Il est vrai que, en dépit des insinuations de certains esprits chagrins, Mehdi Jomaâ n’est pas un homme de Nahdha. Quoique... Rien n’exclut que l’une ou l’autre concession faite sous le manteau aux nahdhaouis ait pu faciliter leur acceptation de cet OVNI dépourvu de gènes islamistes apparents. Aussi, n’est-il pas inintéressant de se poser la question de la marge de manoeuvre d’un premier ministre désigné – pas encore effectif, car il y a encore loin de la coupe aux lèvres – par un consensus auquel certains partis minoritaires furent tout de même étrangers. Sur Mehdi Jomaâ on a d’ailleurs déjà pu lire à peu près tout et son contraire. Mais, si l’on s’en tient aux données objectives, il ne reste pas grand-chose de ces spéculations. Tout ce que l’on sait pour sûr, est que rien dans sa formation ou dans son cursus ne semblait le destiner à jouer un rôle politique avant d’être enrôlé comme ministre de l’industrie dans le gouvernement sortant et désigné aujourd’hui comme « deus ex machina ».

Né 1962 à Mahdia, petite ville côtière au sud de Tunis, cet ingénieur diplômé de l’École nationale d’ingénieurs de Tunis avec un DEA en mécanique, calcul et modélisation des structures s’est essentiellement affirmé dans le civil. Mehdi Jomaâ effectue toute sa carrière au sein d’Aérospace, filiale du groupe français Total, dont il devient en 2009 directeur général de la division aéronautique & défense et membre du comité de direction supervisant six filiales en France, aux États-Unis, en Inde et en Tunisie. Ce n’est que très récemment – en mars 2013 – qu’il est appelé par le premier ministre nahdhaoui actuel, Ali Larayedh, à intégrer son gouvernement en tant que ministre de l’Industrie assisté d’un secrétaire d’État chargé de l’Énergie et des Mines, Nidhal Ouerfelli, autre laïc indépendant. (1)

Cependant, un danger découle du ouf qui a retenti à travers la Tunisie les jours suivant la nomination de Jomaâ et tient à ce que la société civile soulagée du retrait apparent des islamistes, donc de leur officielle mise en veilleuse, ne réalise pas que rien n’est résolu et que Nahdha n’a pas baissé la garde. Que la Tunisie se soit enfin donné un gouvernement non partisan – de transition seulement, ne l’oublions pas – ne signifie nullement que les islamistes aient renoncé via une sorte de « bac to basics » du profil bas, à leur pouvoir de nuisance ou au pouvoir tout court. Il est vrai que Nahdha n’a pas choisi Mehdi Jomaâ, mais il n’est pas non plus nécessaire que l’acceptation de ce « laïc neutre » ait donné lieu à un véritable marchandage. Pour n’être qu’indirects, les avantages découlant actuellement pour le parti islamiste Nahdha de sa nomination n’en sont pas moins réels et amplement suffisants pour compenser leur retrait partiel et (espèrent-ils) momentané du pouvoir.

Je pense plutôt que l’actuel gouvernement islamiste Djebali & Cie et son éminence grise Rached Ghannouchi ont fini par comprendre, combien leur mauvaise gouvernance et leur première alliance avec les salafistes avait discrédité leur parti. Ergo, s’accrocher au pouvoir pendant la période préélectorale à venir risquait de leur être fatal. À contrario, laisser les autres se dépa-touiller du merdier socio-économique et mi-terroriste dans lequel ils ont plongé le pays, permettrait aux islamistes « modérés » de Nahdha d’apparaître, surtout face aux masses souffrantes et paupérisées, comme le dernier recours. À ceux-là et à celles qui ne savent pas comment se nourrir convenablement, peu importe que les femmes doivent porter le niqab et que les centres culturels deviennent mosquées ou madrasas. Et, en effet, selon A. Ben Zid de WMC-DirectInfo, « le président du mouvement d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, aurait déclaré le 19 décembre sur les ondes de Radio Mosaïque FM que son parti a certainement quitté le gouvernement mais non le pouvoir. Et Ghannouchi d’expliquer ses propos par le fait que son parti reste majoritaire dans l’Assemblée nationale constituante (ANC), la vraie source du pouvoir et de légitimité ».

En cela, Ghannouchi exagère, bien sûr, se frappe la poitrine des deux poings et se prend sans doute pour plus fort qu’il n’est réellement. Sa majorité n’est tout de même que relative et livrée aux aléas des alliances dans une ANC pour le moins instable. Mais le fait est, que cette déclaration contredit tous ceux qui eussent pu croire à un honnête retrait des islamistes. Aussi, tout en souhaitant le meilleur à Mehdi Jômaa, la correspondante tunisienne du Kiosque aux Canards, Manou Bouzid, écrit également que « La tâche qui l’attend est assez ardue, mais de là à s’imaginer que nos islamistes quittent le pouvoir, il ne faut pas rêver. Le sourire enjôleur du grand gourou (Ghannouchi) en annonçant le résultat du dialogue, ne laisse peser aucun soupçon sur les intentions et le pouvoir que continuerait à avoir la secte Nahdha. Jamais dans l’histoire arabo-musulmane, on n’a vu des islamistes quitter volontairement le pouvoir... ».

Ceci dit, monsieur l’ingénieur Jomaâ s’est mis au boulot sans tarder avec la bénédiction de l’establishment libéral et, semble-t-il, le discret appui des américano-européens naïfs échaudés par l’incompétence et la désastreuse gestion des islamistes bénéficiaires de leurs premières sympathies. Alors, surtout pas d’illusions : ce gouvernement de transition ne tire nullement sa légitimité d’un choix délibéré du peuple, mais plutôt de la lassitude de ses représentants. Le progrès est donc tout relatif et aussi provisoire que le gouvernement qui l’incarnera et qui, de toute manière, n’entrera en fonction que si Larayedh et son équipe actuelle veulent bien dégager dans le respect de la feuille de route convenue. C’est dire qu’on reste à la merci d’un revirement nahdhaoui de dernière minute. Invraisemblable ? Hélas non, car on a déjà vu pire. Alors, pour en revenir au sourire enjôleur du grand gourou (Rached Ghannouchi), cité par Manou Bouzid, on pourrait aussi l’interpréter par une sorte de « ne me faites pas ch’er, ou je fais tout capoter ».

Mais ce n’est certes pas à nous, au minuscule et lointain Luxembourg, de jouer aux Cassandres, nous qui souhaitons tout au contraire à nos amis tunisiens que leur combat aboutisse enfin à un état démocratique, libre, prospère et socialement juste. Car c’est le facteur social qui posera le problème majeur à Mehdi Jômaa. Si ce libéral néglige, en effet, sous prétexte de redressement économique et de pressions européennes, le bien-être des couches pauvres de la population, Nahdha et son vaste réseau socio-propagandiste en profitera aborder en triomphateur les prochaines élections législatives. Alors, même si pour l’heure cette alliance stratégique des capitalistes et des travailleurs s’impose (2), ces derniers doivent rester vigilants et veiller à ne pas tomber de Charybde en Scylla. Je conclurai donc cet article en encourageant tous les Tunisiens à continuer de porter haut les couleurs de leur combat émancipateur et à se libérer des forces obscurantistes qui les menacent.

Giulio-Enrico Pisani

*** 1) Les données biographiques citées dans ce paragraphe sont notamment extraites de Wikipedia.

2) La nécessité de l’heure, c’est le front uni de tous les travailleurs pour repousser le fascisme (ici islamiste). Devant cette impérieuse nécessité historique, toutes les opinions politiques, syndicales, religieuses, idéologiques, qui nous entravent et nous séparent, doivent passer au second plan... (Clara Zetkin le 8.3.1910, lors d’une conférence des femmes socialistes à Copenhague).

vendredi 3 janvier 2014