Aujourd’hui à 18h15 au Casino syndical à Bonnevoie – Conférence avec Laurent Mignon

Les chemins de Damas : La Turquie et la question syrienne selon Laurent Mignon

L’universitaire, écrivain, poète et chercheur Laurent Mignon (1), tiendra mardi 8 octobre à 18h15, au Casino syndical de Luxembourg-Bonnevoie, une conférence sur La Turquie et la question syrienne. Les organisateurs (2) l’annoncent comme la première d’une série sur la crise syrienne et sa portée internationale. Je cite: «Depuis deux ans, la Syrie occupe la une des médias. Les massacres se multiplient, les annonces contradictoires des gouvernements européens aussi. Pour essayer de comprendre ce conflit sanglant qui dépasse de loin le cadre de la seule Syrie, les organisateurs proposent, avec à l’appui une diversité de sources d’informations et sans tomber dans la caricature, un cycle de conférences qui va s’étendre sur les mois à venir». Laurent Mignon tient cependant à placer d’emblée cette problématique dans un contexte politico-historique tout à la fois plus large que son actualité et davantage centré sur les rapports turco-syriens récents. C’est ce qu’il explique dans le prospectus d’invitation à la conférence:

«La politique syrienne du gouvernement du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan faisait partie des griefs exprimés par les manifestants lors des meetings anti-gouvernementaux qui ont secoué la Turquie au mois de juin dernier. Le conférencier présentera l’évolution de cette politique et les réactions qu’elle a provoquées en Turquie et ailleurs. Une perspective historique et culturelle, focalisée sur l’époque post-ottoma-ne, permettra une contextualisation plus large d’événements récents tels que le rapprochement turco-syrien pendant la première décennie du 21ème siècle dans le cadre de la nouvelle stratégie régionale turque, la rupture des relations diplomatiques et le soutien d’Ankara à l’opposition armée sunnite.»

Mais qu’en est-il des relations «Je t’aime moi non plus» entre Europe et Turquie, qui ont poussé ce pays à se réorientaliser plus encore que ne le souhaitait une partie de l’AKP? Qu’en est-il des ambiguïtés de la question d’entrée/non-entrée de la Turquie dans une UE déjà gonflée comme une baudruche et en porte-à-faux par rapport à une guerre syrienne qui n’en finit pas? Qu’en est-il de l’influence du printemps arabe qui n’a qu’à peine égratigné le colosse turc et mis la Syrie à feu et à sang? Et qu’en est-il des Kurdes pris entre le marteau turc et l’enclume djihadiste de la rébellion syrienne? Autant de questions que ce hors-d’oeuvre ne semble aborder qu’in fine. Certes, le passé, les antécédents historiques pèsent lourd dans la balance des rapports internationaux, mais peut-être moins que les impairs dus à la mal-politique contemporaine. Aussi, connaissant autant le pragmatisme de Laurent Mignon que son engagement transculturel, qui transparaît déjà dans ses poèmes et que j’ai bien appris à connaître au cours des deux essais que nous avons écrits de conserve, n’hésitai-je pas à lui demander de préciser pour mes lecteurs les grandes lignes de sa conférence. Et, en effet, j’eus sa confirmation que, si pour lui-même et surtout pour notre compréhension des tenants et aboutissants de la crise, la réflexion historique était essentielle, l’actualité et son évolution au quotidien ne l’étaient pas moins. Je le cite:

«Comme tu peux t’en douter, la situation n’arrête pas d’évoluer dans la région. Il m’est donc assez difficile de savoir déjà ce que je vais raconter... Voici cependant certains points que aborderai:

a) La guerre froide et les relations délicates entre la Turquie et la Syrie, entre autre, à cause du soutien accordé par le régime baasiste syrien au PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan.

b) Le (relatif) rapprochement après l’expulsion du leader du PKK de Syrie en 1998, puis son arrestation.

c) La nouvelle politique régionale de la Turquie après la victoire aux élections de 2002 du Parti de la justice et du développement, islamo-conservateur. Le développement de bonnes relations bilatérales.

d) La rupture dans le contexte du «printemps arabe», la violente répression des manifestations en Syrie et la radicalisation du gouvernement turc.

e) La Turquie, aujourd’hui, a clairement pris position contre Assad dans la guerre civile syrienne et de ce fait n’est plus en état de jouer un rôle constructif dans des possibles pourparlers de paix entre Assad et les différentes factions de l’opposition syrienne. Ce manque de pragmatisme du gouvernement turc s’explique, partiellement, par la transformation du parti au pouvoir en Turquie, qui s’est radicalisé et poursuit désormais ouvertement une politique islamiste.»

Et autant pour ce qui est des grandes lignes... Mais Laurent Mignon abordera aussi la question kurde, le problème des réfugiés, la destruction du pluralisme culturel et religieux, etc. ... Cela dépendra beaucoup de l’évolution politique régionale et de la situation sur l’échiquier proche- et moyen-oriental durant ces dernières semaines précédant la conférence et ce, jusqu’au jour même où il la donnera.

Je pourrais certes m’en tenir à cette présentation, amis lecteurs, mais je tiens encore à vous signaler le côté exceptionnel de cette démarche. Il est en effet extrêmement rare qu’un linguiste et historien des lettres, en vienne à s’exprimer formellement sur un processus politique en cours ou, pis encore, sur une crise en pleine et dramatique évolution. Mais cet universitaire luxembourgeois de haut vol, appelé à enseigner durant près d’une décade la littérature turque, ainsi que les littératures turque et arabes comparées à l’université Bilkent d’Ankara, avant de revenir enseigner à Oxford, loin d’être un académicien purement soucieux de son image, ne craint nullement la prise de risque. Et c’est ce que j’ai particulièrement appris à apprécier chez Laurent Mignon, tout au long des deux essais (3) auxquels j’eus l’honneur et le plaisir de pouvoir collaborer avec lui.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Laurent Mignon enseigne langue et littérature turques à la Faculté des études orientales de l’université d’Oxford. Ses domaines de recherche portent sur la littérature et l’histoire intellectuelle turques modernes, les littératures mineures de Turquie, la littérature socialiste, les thèmes bibliques dans la littérature turque et l’histoire intellectuelle juive moderne. De 2002 à 2011, il a enseigné la littérature turque moderne et la littérature arabe et turque comparée à l’université Bilkent à Ankara. Il est l’auteur, entre autres, de Lettres de Turquie et d’ailleurs, d’Ana Metne Taşınan Dipnotlar ainsi que du recueil de poèmes Pierres et poètes. V. aussi note suivante.

2) Organisateurs : Comité pour une Paix Juste au Proche-Orient www.paixjuste.lu, Institut d’Études Européennes et Internationales www.ieis.lu, Les amis du Monde Diplomatique www.amis.monde-diplo.fr.

3) - Nous sommes tous des migrants. Essai collectif de Giulio-Enrico Pisani avec Anita Ahunon, Jalel el Gharbi, Laurent Mignon et Afaf Zourgani, Éditions Schortgen, mars 2009

- Deux rives, une mer. Notes sur la nécessité de nouvelles passerelles. Mini-essai débat de Laurent Mignon et Giulio-Enrico Pisani, dans la Revue GALERIE, nos 2, 3 et 4, de novembre 2010 à juin 2011.

Dienstag 8. Oktober 2013