Sébastien Cuvelier et Grégory Durviaux

Elle est fort brève, l’incursion de ces deux artistes à la galerie d’art Nosbaum & Reding (1), où ils n’exposent – la galeriste parle d’interlude – que jusqu’au 21 septembre. Quoiqu’il en soit, pour un entremets, la portion est copieuse et d’une richesse remarquable, qui eût sans doute mérité davantage de temps d’expo. Dans la salle 2 nous découvrons en effet un large éventail de photographies aux airs de tableaux classiques et dans l’espace 1 des tableaux à l’huile et à l’acrylique qui, à première vue, donnent l’impression d’être des agrandissements négatifs de photos argentiques. Nés tous deux en Belgique, tous deux en 1975, ces deux artistes de grand talent n’ont cependant rien de gémellaire et vous aurez vite fait de vous en rendre compte, amis lecteurs, car autant dans leur créativité que dans leur travail tout les différencie. Mais commençons par le commencement. En venant de la ville haute et après avoir traversé la place du Marché-aux-poissons en face du Musée National d’Histoire et d’Art (MNHA) que borde la rue Wiltheim avec la galerie Nosbaum & Reding, on accède tout d’abord à l’espace 1. Aussi, est-ce l’exposition de

Grégory Durviaux,

que vous découvrirez en premier. Son titre passablement redondant, Le souvenir d’un rayonnement et la prémonition d’une ruine, pourrait même paraître prétentieux, s’il n’avait le mérite et l’utilité d’entraîner le spectateur de ses tableaux bien au-delà de leur apparent dépouillement. En effet, la simplification extrême de leur graphisme, ainsi que des compositions chromatiques simples, visuellement proches du découpage, appliquées à l’huile et à l’acrylique sur des plaques d’aluminium, peuvent tout d’abord donner à penser aux créations d’un photographe minimaliste. Cependant, en s’approchant, par exemple, du tableau intitulé « Robert Janitz », qui fait penser de loin à un fort agrandissement du négatif de photo prise dans le désert, on réalise aussitôt que l’on se trouve face à une peinture et, qui plus est, d’une peinture bien plus sophistiquée et profonde qu’il n’y paraît au premier abord.

Mais pourquoi ce tableau, qui pourrait représenter des palmiers surgissant d’une dune mouvante, ou en voie d’y disparaître, s’appelle-t-il « Robert Janitz » (d’après le peintre germano-américain ?) et pourquoi Durviaux a-t-il nommé « Emma » cet autre tableau, qui représente une guirlande d’orchidées devant une sorte de « flamme anguleuse » ? Et pourquoi telles ramures seraient-elles « Pasolini », un tel bois « Ravel », tel feuillage « J.C. Bailly » (l’écrivain français ?) et ce palmier solitaire « Zoé », tous sans rapport évident entre les titres et des représentations qui, quoique figuratives, en deviennent en quelque sorte abstraites ? Le curateur et critique d’art Philippe Braem, qui semble bien connaître l’artiste, nous éclaire en partie, en expliquant que les « ... nouvelles oeuvres (de Durviaux) s’inspirent de sources autres que les images (...) glanées sur Internet, ses nouveaux travaux reposant avant tout sur ses propres souvenirs : livres, musique, situations personnelles… Aujourd’hui, c’est donc une mémoire personnelle plutôt que collective qu’il donne à voir... ». Mais à présent, il est temps de nous diriger vers l’espace 2, à deux pas de là. Ici, changement complet d’art et de genre avec

Sébastien Cuvelier,

un authentique photographe, lui, même si son style très réaliste à limite du baroque nous offre des portraits de personnes, tout comme des vues urbaines et architecturales d’une matérialité saisissante. En dépit d’une immobilité de la plupart de ses modèles – exception : la scène jubilatoire « Lollipop socks » – les créations de Cuvelier sont impressionnantes de vie. Elles m’évoquent une sorte d’album de famille, où l’on conserve (et étale) les plus belles images et les souvenirs les plus émouvants, pour la mémoire, mais aussi pour les hôtes de passages que l’on voudrait éblouir, à « ceux qui ne connaissent pas notre richesse et ignorent combien nous pouvons être beaux ». Mais la famille va ici bien au-delà de ce que l’on connaît au Luxembourg. La famille rom, c’est le clan, la tribu, c’est tout un peuple, dont Cuvelier extrait dans son exposition Gypsy Queens (Reines romanées), la crème de la crème, ce qu’on n’imagine pas au vu des Roms qui mendient dans nos rues. C’est la sédentarité de la réussite sociale dont rêve un peuple discriminé et souvent poussé à l’exil, mais pas toujours aussi pauvre et migrateur que l’on croit (2), et dont la mémoire – peut-être évoquée lors des veillées autour du feu – remonte aussi loin que les splendeurs du lointain Sind. (3)

Les tirages photographiques que Sébastien Cuvelier réalise au jet d’encre sur papier coton « fine art » sont magnifiques, tant pour leur précision, leurs couleurs fortes, mais jamais criardes, que par leurs contrastes et leur exceptionnelle luminosité. L’éclairage est-il peut-être, ci et là un peu poussé, comme dans « Gabi » ou « Ileana » ? C’est affaire de goût et, de toute manière, sans doute l’effet recherché par l’artiste ; ce qui devient évident dans « The three princesses of whiteland » (les trois princesses du pays blanc). Gypsy Queens est la dernière des fabuleuses séries de ce photo-globe-trotter. Vous en trouverez bien d’autres comme panginoon, fascination street, ou soul of asia, sur son site www.sebweb.org/.- Cuvelier et Durviaux : une double exposition à visiter sans perdre de temps, amis lecteurs, car elle n’est présentée au public que jusqu’au 21 septembre.

Giulio-Enrico Pisani

*** 1) Galerie Nosbaum & Reding - 4, rue Wiltheim – Luxembourg ville, près du MNHA, ouvert de mardi à samedi, de 11 à 18.00 heures. Exposition Cuvelier & Durviaux jusqu’au 21 septembre.

2) Comme, par exemple, en Roumanie, à Buzescu, petite ville aux splendides résidences, dont un quart à un tiers des habitants sont des Roms.

3) Selon des études linguistiques, le Sind, Région du sud-est pakistanais (villes principales Karachi, Hyderabad) serait la patrie d’origine des Roms. D’autre part, quoique lointaine, une parenté de style de l’architecture romanée avec celle du Sind reste perceptible, comme le montre notamment la vidéo sur www.vimeo.com/26112582

mardi 10 septembre 2013